samedi, juin 15, 2019

Proust Agostinelli 5


Romans policiers


Une photo carte postale envoyée à Céleste représente Odilon et Ana Square, avec le texte : « Je t’envoi (sic) un souvenir de Monaco pris par Alfred, moi et sa dame au seuil de de la maison. La notice jointe prétend que ce document daterait du 7 décembre 1913… Faut-il conclure à une erreur ou supposer qu’Albaret prit part au voyage de retour à Monaco ? Ce qui n’aurait sans doute pu se faire qu’au su de Proust ?
Anna s'installe avec Alfred bd Haussmann. Par chance elle est laide et hommasse, mais aussi ambitieuse et follement jalouse d'Alfred dont elle paraît ignorer qu'il la trompe sans vergogne :


Painter : "Son premier amour pour elle est inexplicable, car elle est laide, mais enfin elle ne vivait que pour lui" déclara Proust plus tard mais il fut touché  par son adoration pour Alfred... Il leur alloua beaucoup d'argent... Anna était follement jalouse et Agostinelli lui était obstinément infidèle, "ce qu'elle ne savait pas parce qu'elle l'aurait tué", écrivit Proust.
Vient, un temps, la demi-sœur d’Alfred, Joséphine, qui vit aux crochets d'un vieux baron, sur lequel elle fait des ragots dont Proust se serait délecté. Il semble qu’Agostinelli ne se déplace qu’en famille puisque certains prétendent qu’Emile, le frère d'Alfred, également chauffeur, compléta l'emménagement de cette smala.
Comment vivre sereinement avec deux couples (car il y les Cottin) à demeure ? même si l‘on apprend de Céleste que les Agostinelli prenaient leur repas à l’extérieur. Proust s’arrange certainement de cette cohabitation avec Anna qui est à la fois la rivale et la meilleure alliée dans l’emprisonnement d’Alfred. Sans lui faire totalement confiance, il lui délègue le rôle de geôlier qu’occupera Andrée dans La Prisonnière, tandis qu’il «initie » sans doute son amant à la littérature. 
 
Elle [Albertine] n'était pas frivole, du reste, lisait beaucoup quand elle était seule et me faisait la lecture quand elle était avec moi. Elle était devenue extrêmement intelligente. Elle disait, en se trompant d'ailleurs : « Je suis épouvantée en pensant que sans vous je serais restée stupide. Ne le niez pas. Vous m'avez ouvert un monde d'idées que je ne soupçonnais pas, et le peu que je suis devenue, je ne le dois qu'à vous. »
Depuis le 31 mars, Proust est débordé par le travail de correction et d’addition sur les 95 placards de Du côté de chez Swann, (fournis au jour le jour jusqu’au 7 juin) : c’est l’époque où Les intermittences du cœur trouvent leur titre définitif. 

On sait grâce à Quaranta que la mère d’Agostinelli meurt le 14 juin, occasionnant un voyage d’Alfred à Nice. A l’évidence Proust prend part à ce deuil, n’est-ce pas – dans son système au moins- l’un des meilleurs moyens de se rapprocher de l’être aimé ? Il refuse à Nahmias de placer des capitaux dans sa maison de change, il lui demandera en octobre d’effectuer une nouvelle liquidation boursière.
Fin juin 1913, Proust écrit à son ami Louis de Robert : «Je vais très mal et de plus j’ai beaucoup de chagrin. Mais c’est peut-être mieux car je n’ai pas les forces nécessaires au bonheur. Vous comprenez que je parle du bonheur et du chagrin sentimental. Vous ne supposez pas j’imagine que je parle carrière…».
Comme on l’a vu, la lettre à Hahn du 26 juillet nous apprend que Proust quitte précipitamment Paris pour Cabourg, alors qu’il ne l’avait pas décidé la veille. Anna, Nicolas Cottin, le rejoignent par le train. Cinq chambres ont été réservées au Grand Hôtel, pour s’assurer du silence ou de la discrétion des allées et venues des uns et des autres ? Ce qui frappe c’est cet affolement qui marque tout autant le départ que le retour impromptu, le 4 août, d’abord en voiture jusqu’à Houlgate où Proust et Alfred reprennent le train sans repasser par Cabourg. Le motif tel qu’il l’explique à Georges de Lauris. « peu après le 11 août 1913 » appartient déjà au roman : il a voulu revenir à Paris afin d’y rejoindre, "une personne que je vois rarement à Paris" et dont, à Cabourg, il s’est "senti loin, anxieux." Agostinelli l’a vu "si triste" qu’il lui a conseillé de "couper court à mes hésitations en allant prendre le train à Trouville sans rentrer à l’hôtel". Cette fuite précipitée a lieu, "sans bagages, sans chemise pour me coucher, sans avoir payé ma note d’hôtel, sans avoir dit à l’hôtel que je partais".

Les autres « invités » eux-mêmes ne regagneront Paris que le surlendemain.
Painter qui accrédite la légende de la « jeune fille de Cabourg » atténue le point de vue en émettant l’hypothèse que Proust, donnant la même explication mensongère à Agostinelli, s’en serait « servi comme d’une ruse pour obliger Agostinelli à se soumettre ». Il semblerait logique plutôt de considérer qu’il ait fallu quitter Paris pour soustraire Alfred à « l’influence d’une certaine personne » dont l’arrivée dans la ville balnéaire aurait presque aussitôt provoqué le voyage inverse.




Durant ce mois d’août 1913, un événement réel a sans doute poussé Proust à resserrer la surveillance. Tout porte à croire que la lettre à Nahmias que Kolb pensait contemporaine du départ d’Agostinelli en septembre est en fait rédigée juste après le retour de Cabourg :
Excusez-moi de vous poser une question étrange qui, inopinément, représente pour moi un grand service. Vous est-il jamais arrivé, pour une raison quelconque de faire suivre quelqu’un, et si oui, avez-vous gardé des adresses de policiers, ou contact avec eux ? J’ai mille fois reçu des adresses de ce genre mais ne croyant pas en avoir jamais besoin je les ai toujours jetées et ne sais ce qu’elles sont devenues. D’autre part je pourrais en trouver dans un annuaire mais ne sais si elles sont les bonnes, car il doit y avoir là comme dans tout du bon et du mauvais. Vous seriez gentil de penser à cela, c’est très pressé.
Fin août 1913, Proust avoue qu'il est incapable de terminer les épreuves de Swann que Grasset lui demande instamment. (Il y parviendra pourtant au prix d’une coupe qui l’oblige à concevoir un volume central supplémentaire, la parution du premier tome chez Grasset datant du 14 novembre 1913, quinze jours avant le départ d’Alfred ). Ce renoncement provisoire à réorganiser un volume qu’il cherche à faire publier depuis 1912, s’acharnant à cacher à sa domesticité (Cottin sans doute) qu’il le finance à compte d’auteur, témoigne d’un bouleversement si profond que le romancier ne trouve pas dans la souffrance le moteur habituel du passage à l’écriture.
C'est une des causes de la vanité des études où on essaye de deviner de qui parle un auteur. Car une oeuvre, même de confession directe, est pour le moins intercalée entre plusieurs épisodes de la vie de l'auteur, ceux antérieurs qui l'ont inspirée, ceux postérieurs qui ne lui ressemblent pas moins, des amours suivantes les particularités étant calquées sur les précédentes. Car à l'être que nous avons le plus aimé nous ne sommes pas si fidèles qu'à nous-même, et nous l'oublions tôt ou tard pour pouvoir – puisque c'est un des traits de nous-même – recommencer d'aimer. Tout au plus, à cet amour celle que nous avons tant aimée a-t-elle ajouté une forme particulière, qui nous fera lui être fidèle même dans l'infidélité. Nous aurons besoin, avec la femme suivante, des mêmes promenades du matin ou de la reconduire de même le soir, ou de lui donner cent fois trop d'argent.
Encore faut-il se hâter et ne pas perdre de temps pendant qu'on a à sa disposition ces modèles. Car ceux qui posent pour le bonheur n'ont généralement pas beaucoup de séances à nous donner. Mais les êtres qui posent pour nous la douleur nous accordent des séances bien fréquentes, dans cet atelier où nous n'allons que dans ces périodes-là et qui est à l'intérieur de nous-même. (Le Temps retrouvé
 
Cette fin des jours d’insouciance pourrait être due à la survenue d’une concurrence inattendue, pourquoi pas de nouvelles offres d’un ancien employeur occasionnel ? Celui auprès de qui Alfred aurait travaillé, « pour perdre immédiatement sa place » comme le formulait Céleste.

Selon les éditeurs de l’ agenda 1906 , le danger pourrait être constitué par la nouvelle de l’arrivée en villégiature d’un « Prince Radziwill » ou d’un certain comte de Reiset (Henry Florimond de Reiset, né à Darmstadt le 9 mars 1863) « le comte rasé » écrit Proust dans une lettre envoyée à Nahmias à Cabourg, et de son ami Chefdebien, dont Proust aurait découvert la présence en villégiature par Régina, chroniqueuse mondaine du Figaro, laquelle mentionne le 5 août l’arrivée de
« M. Jacques de Chefdebien, à la villa Aquillon » et du « comte et la comtesse de Reiset, à la villa des Fougères ». « M. Marcel Proust » est mentionné quelques lignes plus loin par Régina, l’auteur de ce courrier mondain, sous la rubrique : « Rencontré sur la plage » (le 4 donc, avant le départ précipité). Problème toutefois, le même journal du 5 août stipule que Constantin Radziwill réside dans son château de Pologne : « c’est « Loche » (« Prince L. Radziwill ») qui est alors à Deauville-Trouville (Le Figaro, 5 août 1913, rubrique « au polo »)… Jacques Dubois de Chefdebien (1867-1940) est un ami de jeunesse avec lequel les relations semblent avoir été orageuses, et dont Mme Proust n’approuvait pas la fréquentation pour son fils ».
Proust, dans sa précipitation n’aurait-il pas appris de la chroniqueuse rencontrée sur la plage le prénom du prince Radziwill en question ? Dans les premières pages de l’ agenda 1906, (que Proust utilisa en 1909, puis à partir de mai 1913) les notes de la section la plus ancienne mentionnent déjà Radziwill, dans une liste où Proust associent des aristocrates à des membres de leur domesticité (valets de pied principalement, objets de désir ambigu). Au milieu de cette liste, Proust a noté l’adresse d’une maison de rendez-vous pour hommes, 6 r. de la Bourse : l’hôtel de Madrid : maison bien identifiée, mais que l’on n’avait jamais associée auparavant au nom de Proust, pas plus que son tenancier, un certain Gabriel Paul (le nom beaucoup plus fameux du futur gérant de la maison de la rue de l’Arcade, Albert Le Cuziat, apparaîtra dans un ajout à la troisième version de cette liste, dans le Carnet 1, alors qu’il est encore, à cette époque, employé chez le prince Orloff).

Le fait que Proust note l’adresse de l’hôtel de Madrid signifie-t-il qu’il vient d’en découvrir l’existence ? On ne peut guère douter qu’il l’ait fréquenté. Mais le lien, s’il existe, que Proust établit entre cette maison pour hommes et les couples de maîtres et domestiques qu’il énumère juste avant et juste après, Murat et Paul Vernet, Radziwill et Gaston Coignet, Ganay et Maurice Roger, demeure énigmatique. L’ajout du nom d’Albert Le Cuziat à la version plus tardive de cette liste, dans le Carnet 1, pourrait cependant l’éclairer : Le Cuziat a été successivement valet de pied du prince Radziwill et tenancier d’établissements de prostitution masculine. (Nathalie Mauriac Dyer, François Leriche, Pyra Wise et al. Éditeurs)
Une note au bas du folio 13 fait mention du numéro de téléphone « 381 à Levallois » qui correspond à celui d’un café (installé en 1912 seulement) où Proust pouvait joindre Albaret. Les éditeurs pensent que cette note serait contemporaine de l’installation d’Odilon et de Céleste à Levallois, peu après leur mariage (28 mars 1913), époque à laquelle Agostinelli est déjà à demeure Bd Haussmann.

Le passage le plus intéressant du petit carnet rouge occupe les folios 21 à 23 qui contiennent comme « annoncé » à Nahmias, le compte rendu d’une filature de quatre jours à travers Paris, du 11 au 14 août 1913.
Écrites d’une main très hâtive, dans un style télégraphique et avec de nombreuses abréviations, ces pages ont pu être remplies sous la dictée d’un détective employé par Proust et venu au « rapport » (ou sous celle d’un tiers répétant à Proust ce rapport). Elles relatent, avec plus ou moins de détail, quatre « filatures » que l’enquêteur a dû conduire en automobile, pour suivre à la trace ses « filés » qui empruntent fiacres et taxis à travers, principalement, le Paris de la rive droite. Les points fixes en sont le domicile de Proust boulevard Haussmann (point de départ de la filature du 11 août, f. 21, point d’arrivée de celle du 12, f. 22), et la gare de l’Est ou une petite rue des environs, la rue Saint-Laurent (point de départ probable des filatures des 12 et 13 août, f. 21v, point d’arrivée de celle du 14, f. 23). Nous avons dit qu’elles datent sans doute possible d’août 1913. L’identité du « filé » mentionné au f. 22, nommé seulement « A », ne laisse, par conséquent, guère de doute...


11 Août 
sortent du Bd H  à 7 20 
helent le taxi 1570 G7  pour aller au coin de la r. St Laurent 
Puis prennent un fiacre à la gare de l’Est descendent les blds ext jusqu’au
Bd M. descdt ce b. 
traversent la Pl de la C. 
Quais de la R G.  Pt S/ Michel
12 Aout
prennen
homme va chercher personnes dehors,
<prennent l’apéritif à 1,20 
Me X rentre seule à l’hotel  et revient ¼ d’heure après ressortent à 2 h. achetent un timbre de 25 centimes  et mettent une lettre à la boîte vt acheter (en fiacre billets à la Pte St Martin puis chez Kodak  bd des Italiens 
y restent 10 minutes, puis au Restaurant Italien  ne ft qu’entrer et sortir Bd Sébastopol, de Strasbourg
12 Août – Suite
D costume tailleur bleu chapeau de paille noire avec plume de même couleur prennent taxi 587 G7 dans la rue St Laurent.
A Prend <à 10h. pour venir ici > taxi 960-U-8

13 Aout
en fiacre pd st* [*prend le bd de Strasbourg] Kodak puis 8 Bd Magenta chez Mazo [fournisseur de papier photo, appareils, plaques etc.] puis Jardin des Plantes

14 Août
11, 25 1028 G3 
39 rue Lafayette 
et de là à la Brasserie Universelle 
place de la R  demande des renseigts à un garçon le fiacre 17. 2h.20
midi ½ joue aux cartes
2 ½  Gare de l’Est


Ces renseignements anodins ont-ils pu fournir à Proust autre chose que la confirmation qu’Agostinelli aimait photographier (la photographie était comme on sait une des marottes, pour ne pas dire fétiche, de Proust lui-même), prendre l’apéritif et jouer aux cartes? Mme X ou la Dame en bleu sont-elles identifiables à Anna, ? Il n’est quasiment question de la présence que de femmes auprès de A., à admettre encore que ce A soit bien Alfred et non Anna. Les éditeurs signalent que la rue Saint-Laurent près de la gare de l’Est comptait à l’époque deux hôtels :
On y note deux hôtels, l’hôtel de Verdun au n° 5, et l’hôtel des bords du Rhin au n° 8, hôtel garni qu’il ne faut pas confondre avec l’hôtel du même nom situé au n° 17 (ancien 19bis) de la rue de la Victoire, qui était en 1904 une maison de passe pour homosexuels.
Les aller-retour entre cette rue et le domicile de Proust démontrent-ils qu’Agostinelli, ou le couple louait (ou continuaient à louer) une chambre dans l’un de ces établissements pendant leur séjour Bd Haussmann ? Proust aurait-il fait la confusion entre les deux « hôtel des bords du Rhin », non explicitement cités ? connaissait-il d’ailleurs seulement le nom des hôtels de la rue Saint-Laurent ?
Les mêmes éditeurs supposent encore que
Depuis la gare de l’Est le fiacre a donc dû remonter le boulevard de Magenta pour rattraper le boulevard de Rochechouart, suivre les boulevards de Clichy, des Batignolles et de Courcelles, avant de tourner à gauche dans le boulevard Malesherbes. Notons que, s’il s’agissait simplement de rejoindre le pont Saint-Michel (voir la suite du rapport de filature), il existait un itinéraire direct depuis la Gare de l’Est : par les boulevards de Strasbourg et de Sébastopol. Ce long trajet, peu rationnel, peut donc apparaître comme « suspect ».


et concluent que
Agostinelli, si c’est bien lui, s’est peut-être rendu compte que son fiacre était suivi, et prolonge-t-il à dessein le parcours, jusqu’à un lieu de la capitale, le pont Saint-Michel, à proximité duquel se trouvent de nombreuses ruelles où « perdre » un enquêteur.
Auquel cas ces surveillances auraient-elles été le prétexte de disputes
La seule certitude reste que les filatures évoquées dans le roman étaient bien une réalité et que comme dans le cas d’Odette et Swann, ou de Charlus faisant suivre Morel, elles n’aient eu dans la réalité qu’un résultat « burlesque ».
La surveillance qu’il chargeait un vieux domestique de faire exercer par une agence sur Morel était si peu discrète, que les valets de pied se croyaient filés et qu’une femme de chambre ne vivait plus, n’osait plus sortir dans la rue, croyant toujours avoir un policier à ses trousses.

On lit dans le Cahier Dux (cahier où, pendant l’été de 1913, Proust esquisse l’interruption brutale du séjour du protagoniste à Balbec et le récit de la captivité d’Albertine):

Je mettrai quelque part et probablement quand elle m’a dit qu’elle connaissait Mlle Vinteuil.
Alors la curiosité heureuse que j’avais eu de sa vie, de ce qu’elle faisait, de ses goûts, se changea en une curiosité terrible de sa vie, de ses /ce qu’elle faisait de ses goûts. Je voulais savoir tout ce qu’elle faisait et qu’elle sût que je savais tout ce qu’elle faisait. Je questionnais ses amies. Je <me> mis en rapport avec la police. Et je lui montrais des lettres de policiers en lui disant que c’était des ennemis à moi qui me les écrivaient, faisaient envoyer.

Une note de régie dans la marge, sans doute plus tardive, résume l’enchaînement des circonstances, jusqu’au dénouement tragique :

Car il faudra masser tout cela
et sur
et cette curiosité amènera enquête, enquête méfiance, méfiance départ, départ mort, en q.q. semaines.

Proust s’est-il servi de ce qu’il apprenait (ou croyait avoir appris, exerçant la faculté d’omniscience prêtée à son Narrateur) comme d’un moyen de chantage pour enchaîner Alfred, menaçant de mettre Anna au courant des infidélités dont il avait la certitude (fondée ou non) ? Faut-il croire comme les éditeurs de l’agenda de 1906, que cet épisode aurait agacé Alfred au point d’affaiblir une confiance (qu’il n’est pas certain qu’il ait jamais éprouvé) envers son protecteur ? Ou plutôt Alfred, flatteur -selon Céleste- , lui-même fort sensible à la flatterie, n’aurait-il pas discerné dans cette attention renouvelée à son égard, une preuve de sa toute puissance sur un maître masochiste. Ce qui frappe encore à la lecture de ces notes, c’est encore le manque, le creux, en ce sens qu’il n’y ait pas fait allusion en une seule occurrence à la passion fatale d’Alfred, certainement pas celle pour les femmes, mais pour les avions, thème dont le filigrane anachronique imprègne tout le roman, et n’acquiert pas ce statut de pierre angulaire dans l’écriture avant au plus tôt, fin septembre 1913. Le futur élève pilote n’a sans doute pas encore pris ses premières leçons. Proust a pourtant déjà demandé à Nahmias une recommandation pour un jeune homme qu’il ne nomme pas et « qui croit avoir fait des inventions dans le domaine de l’aéroplane. »


Dans une lettre envoyée à Emile Straus le 3 juin 1914, 3 jours après le drame, Proust, qui demande déjà au banquier d’intervenir auprès du prince de Monaco pour qu’Anna soit reconnue malgré l’absence de mariage comme l’héritière des biens d’Alfred, Proust, après avoir affirmé qu’Agostinelli « était un être extraordinaire possédant peut' être les dons intellectuels les plus grands que j’ai connus » résume une version de l’histoire dans laquelle on comprend que c’est bien lui qui a eu l’idée de l’emploi de dactylographe. Dans l’épanchement de ses remords d’être la cause de la mort d’Alfred il en vient aux considérations financières, et lie l’inéluctable déroulement des faits à la cupidité d’Anna et à l’incurie dispendieuse du couple :

« il était venu me demander de l’employer comme chauffeur (…). Je lui avais sans confiance proposé de me faire la dactylographie de mon livre. C’est alors que je l'ai découvert, que lui et sa femme sont devenus part intégrante de mon existence." (…) j’ai le chagrin aujourd’hui de penser que s’il ne m’avait pas rencontré et n’avait pas gagné tant d’argent par moi, il n’aurait pas eu les moyens d’apprendre l’aviation. (…). Nous avions fini par nous brouiller, et à la suite d’un procédé par trop ingrat je lui avais écrit : Si jamais le malheur voulait que vous eussiez un accident d’aéroplane, dites bien à votre femme qu’elle ne trouvera en moi ni un protecteur, ni un ami et n’aura jamais un sou de moi. Vous pensez bien que devant ce malheur, j’ai tout oublié, et d’ailleurs elle l’a si bien supposé que c’est à moi qu’elle a adressé le premier télégramme désespéré. J’ai tout fait pour l’empêcher de faire de l’aviation mais sa femme était persuadée qu’il allait gagner un million. Je leur viendrai en aide de mon mieux mais la difficulté est double. Les terribles spéculations financières dont je vous avais parlé et que je comptais arrêter à la première hausse, j’ai dû les continuer sans cesser, la Bourse ayant baissé sans discontinuer. Chaque mois je paye près de 30 ou 40 mille francs aux coulissiers et mon capital n’y résistera pas longtemps. D’autre part les Agostinelli sont des gens qui quand ils ont cinquante francs dépensent vingt francs de dépêche, vingt francs d’automobile, etc et n’ont plus rien le lendemain. Et « cet exemple est tiré d’animaux plus petit » [citation de Lafontaine qui revient comme un tic de langue 2 fois dans La Recherche], je veux dire des chiffres plus bas, mais si je vous racontais leur vie vous ne me croiriez pas. »




Comment Proust parvint-il à convaincre Albert Nahmias de se lancer sur les traces du fugitif à peine deux jours après son départ ?

La note de l’édition de poche d’ Albertine disparue, concernant Saint-Loup qui, dans la fiction, revêt le même rôle d’entremetteur maladroit (voire de traitre), résume bien les étapes du scénario grotesque improvisé dans l’urgence pour ramener Alfred.

On sait que Proust usa de la sorte du jeune Albert Nahmias, en l’envoyant à Nice proposer en secret de l’argent au père d’Agostinelli, afin d’obtenir le retour [de son fils] à Paris, avec ordre de nier « énergiquement » s’il était découvert. Proust envoya dix télégrammes [certains très longs et embrouillés] du 3 au 7 décembre, en plus des appels téléphoniques, à son « agent secret » : « Faites demander le père par quelqu’un qui ne connaisse pas votre nom, ni votre père et ne sache pas votre nom [sic] et demander sans solennité en tâchant qu’on l’attrape à un moment où il sera seul » ; « Il est insensé, absurde, pour une spéculation qui devait rester entre nous d’avoir donné rendez-vous dans un hôtel où vous êtes connu. En quelques instants, tout sera su. »

« Faites comprendre que c'est dans l'intérêt du fils à cause de dangers qu'il court… Signé : Max Werth. »

Ou encore : « Après chaque entrevue envoyez moi plutôt dix dépêches qu'une »

Le 7 décembre, les négociations ayant définitivement capoté, Proust envoie à l’adresse de « Albert Nahmias fils, Hôtel Royal Nice Alpes Maritimes » le message suivant :

« Cher Albert à moins de nécessité ne me téléphonez plus car on me réveille & c’est une terrible fatigue pour moi sauf nécessité remplacez le téléphone par le télégraphe & d’ailleurs surtout revenez & ayez la gentillesse de venir chez moi aussitôt rentré – Tendresses & reconnaissance »




Il est fort possible que Proust, constatant l’inefficacité des moyens destinés à suborner le père à l’insu d’Alfred n’ait continué à verser, comme il le fit pour nombre de ses ex-domestiques, des gages mensuels dispendieux, grâce auxquels Alfred s’inscrivit à l’école des frères Garbero à Antibes, afin de passer son brevet.
L’étape suivante de ce stratagème consiste donc, l’opportunité s’en présentant, de faire cadeau d’un avion pour négocier un potentiel retour. La promesse d’une Rolls a sans doute précédé, que Proust va tenter de faire décommander par son destinataire.


C’est peut-être Gian Balsamo dans son Proust and his banker qui reconstitue le mieux l'enchaînement des événements :
 
… Proust manifesta le besoin de larges sommes en cash. Le six mai il demanda à Hauser de lui procurer d’urgence 10 000 francs sur la vente de ses titres. Le 7 mai il lui confia qu’il venait de retirer 20 000 francs de son compte à la banque Rotschild et qu’il n’osait plus se retrouver en face de Léon Neuberger pour réclamer plus d’argent. Le 28 mai Proust envoya Nicolas Cottin aux bureaux d’Hauser pour s’informer de la vente de ses actions et apprit que le produit n’en serait défini que le 2 juin. Il demanda que l’argent lui soit délivré le matin même de la vente. Mais maintenant, ce n’était plus 10 000 francs qu’il réclamait d’Hauser mais le double de la somme. Le 29 mai Hauser lui répondit qu’il était prêt à lui avancer l’argent qu’il demandait, ajoutant « Je ne vous cacherais pas que je suis un peu inquiet de vos retraits précédents. » (…) Proust envoya sa nouvelle gouvernante, Céleste Albaret aux bureaux d’Hauser, sollicitant 3000 francs tout de suite, et 18 000 francs quatre jours plus tard [qu’Hauser à court de cash promit de lui remettre en chèque]
Le 30 mai, [jour de la liquidation boursière qui n’occasionnera pour lui que des pertes], avant d’écrire la seule lettre à Agstinelli qui nous soit parvenue… Proust acheta un avion d’une valeur de 27 000 francs à Ferdinand Collin, directeur de l’école d’aviation de Buc… Le même jour Proust acheta à peu près pour le même prix un autre article, probablement une Rolls Royce, selon Philippe Kolb, également destinée à Agostinelli.
Après avoir acheté l’avion et la voiture anglaise, au moment où il écrivait une longue lettre poétique à son cher Agostinelli (non sans mentionner la valeur pécuniaire d’un des cadeaux qui attendait le jeune homme à Paris) l’avion d’Agostinelli survolait la baie de Cannes (…)
Laissez-moi juste un instant me mettre dans les chaussures de Proust. On est le 30 mai 1914. Le jour se lève sur quelques heures d’insomnies ; je fais mes fumigations comme tous les jours, puis j’envoie des ordres pour acheter un avion et une Rolls, j’apprends que mes finances sont au plus bas. J’écris une lettre de réconciliation à mon bien aimé, et enfin un télégramme m’apprend sa mort dans des circonstances tragiques. J’ai connu des gens dont la santé mentale a été ébranlée pour moins que ça.

Dans la lettre en question, Proust commence à remercier Agostinelli pour sa missive précédente : « Je vous remercie beaucoup de votre lettre (une phrase était ravissante (crépusculaire etc.) et de votre télégramme préliminaire… » Puis il s’excuse de sa réticence à accepter une « initiative » qu’Agostinelli avait consenti à prendre en son nom (probablement décommander la voiture). Dans le paragraphe suivant Proust explique pourquoi il ne peut autoriser Agostinelli à décommander l’avion. Deux jours plus tôt, en allant aux Ballets russes, Proust a rencontré M. Collin. Collin fit remarquer à Proust qu’il était dans son droit d’annuler sa commande, mais le fit avec une telle gentillesse que l’écrivain ne voulut pas lui laisser l’avion sur les bras.

« Mais ne croyez pas qu’il ait, lui, un intérêt quelconque sur ces ventes . Il ne touche pas un sou des 27 000 francs que l’avion me coûte ». S’il garde l’avion déclare alors Proust, il finira sans doute dans un hangar...
« …surtout pour en finir avec cette question de l’aéroplane, je vous prie instamment de croire que mes récits à cet égard ne contiennent aucune intention, si cachée soit-elle, de reproche. Ce serait idiot. J’aurais assez de justes reproches à vous faire, et vous savez que je ne les tais pas. Mais vraiment il faudrait être trop bête pour vous rendre responsable (j’entends moralement) de l’inutilité d’un achat que vous ne saviez pas ! »
« En tous cas si je le garde (ce que je ne crois pas) comme il restera vraisemblablement à l’écurie [sic], je ferai graver sur (je ne sais pas le nom de la pièce et je ne veux commettre d’hérésie devant un aviateur) les vers de Mallarmé que vous connaissez : “Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui / Magnifique, mais sans espoir qui le délivre” »
La lettre dérive alors sur des considérations sur un récent scandale financier dans lequel est impliqué Henri de Neufville, le frère d’un ami de Proust qui a fait banqueroute. Le ton suggère que Proust est jaloux d’un des serviteurs de Neufville avec qui Agostinelli aurait été intime autrefois.
En conclusion Proust mentionne les deux dernières lettres qu’il a envoyés à Agostinelli. Il souhaiterait qu’il les lui retourne, dans une enveloppe scellée afin que le contenu ne tombe pas sous des yeux indiscrets.
A défaut de pouvoir utiliser les lettres antérieures qui ne lui reviendront jamais, Proust cite presque mot à mot sa dernière lettre dans La Fugitive : l’avion est seulement devenu un yacht.

Et pour la terre, j’aurais voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu’à vous, dans laquelle vous sortiriez, voyageriez à votre fantaisie. Le yacht était déjà presque prêt, il s’appelle, selon votre désir exprimé à Balbec, Le Cygne. Et, me rappelant que vous préfériez à toutes les autres les voitures Rolls, j’en avais commandé une. Or, maintenant que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n’espère pas vous faire accepter le bateau ni la voiture devenus inutiles, pour moi ils ne pourraient servir à rien. J’avais donc pensé – comme je les avais commandés à un intermédiaire mais en donnant votre nom – que vous pourriez peut-être en les décommandant, vous, m’éviter ce yacht et cette voiture inutiles. Mais pour cela et pour bien d’autres choses il aurait fallu causer. Or je trouve que tant que je serai susceptible de vous ré-aimer, ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou pour un bateau à voiles et une Rolls-Royce, de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie, puisque vous estimez qu’il est de vivre loin de moi. Non je préfère garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d’eux et qu’ils ont la chance de rester toujours, l’un au port, ancré, désarmé, l’autre à l’écurie, je ferai graver sur le yacht (mon Dieu, je n’ose pas mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous choquerait) ces vers de Mallarmé que vous aimiez : “Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui Magnifique mais qui sans espoir se délivre...” Vous vous rappelez, – c’est la poésie qui commence par : “Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui. Hélas, aujourd’hui n’est plus ni vierge, ni beau” … »
« Croyez que de mon côté je n’oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire (puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu’elle ne s’effacera de mon esprit qu’avec la nuit complète. »
 
Dans le Cahier 54 « Vénusté », en marge du folio 31, la note: « Ne pas oublier de montrer la solennité que prennent certaines de ses paroles et la phrase de sa lettre écrite sans doute sans y penser : je vous laisse le meilleur de moi-même. Et peut’être crépusculaire. » semble indiquer que Proust a hésité longtemps avant de trouver la phrase exacte où placer ce « kapital » crépusculaire.
Que Proust ni son Narrateur ne connaissent le titre est normal, le poème de Mallarmé n’en porte pas ; seul l’usage l’a fait surnommer « sonnet du Cygne », puisqu’il fait de ce mot répété la chute. Citons-le en entier :
Mallarmé

Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !

Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,
Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.

Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s'immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.

Le cygne, le vilain petit canard du conte d’Andersen, majestueux mais promis à une mort glacée, c’est toujours en anglais Swann bien sûr.

Alors le roman devient un commentaire direct rétrospectif et prémonitoire de la réalité :

Dans ses dernières lettres enfin, quand elle avait écrit — probablement en se disant « Je fais du chiqué » : — « Je vous laisse le meilleur de moi-même » (et n’était-ce pas en effet maintenant à la fidélité, aux forces, fragiles hélas aussi, de ma mémoire qu’étaient confiées son intelligence, sa bonté, sa beauté ?) et : « cet instant, deux fois crépusculaire puisque le jour tombait et que nous allions nous quitter, ne s’effacera de mon esprit que quand il sera envahi par la nuit complète », cette phrase écrite la veille du jour où, en effet, son esprit avait été envahi par la nuit complète et où peut-être bien, dans ces dernières lueurs si rapides mais que l’anxiété du moment divise jusqu’à l’infini, elle avait peut-être bien revu notre dernière promenade, et dans cet instant où tout nous abandonne et où on se crée une foi, comme les athées deviennent chrétiens sur le champ de bataille, elle avait peut-être appelé au secours l’ami si souvent maudit mais si respecté par elle, qui lui-même — car toutes les religions se ressemblent — avait la cruauté de souhaiter qu’elle eût eu aussi le temps de se reconnaître, de lui donner sa dernière pensée, de se confesser enfin à lui, de mourir en lui. Mais à quoi bon, puisque si même, alors, elle avait eu le temps de se reconnaître, nous n’avions compris l’un et l’autre où était notre bonheur, ce que nous aurions dû faire, que quand ce bonheur, que parce que ce bonheur n’était plus possible, que nous ne pouvions plus le réaliser. Tant que les choses sont possibles on les diffère, et elles ne peuvent prendre cette puissance d’attraits et cette apparente aisance de réalisation que quand, projetées dans le vide idéal de l’imagination, elles sont soustraites à la submersion alourdissante, enlaidissante du milieu vital. L’idée qu’on mourra est plus cruelle que mourir, mais moins que l’idée qu’un autre est mort ; que, redevenue plane après avoir englouti un être, s’étend, sans même un remous à cette place-là, une réalité d’où cet être est exclu, où n’existe plus aucun vouloir, aucune connaissance, et de laquelle il est aussi difficile de remonter à l’idée que cet être a vécu, qu’il est difficile, du souvenir encore tout récent de sa vie, de penser qu’il est assimilable aux images sans consistance, aux souvenirs laissés par les personnages d’un roman qu’on a lu.

Du moins j’étais heureux qu’avant de mourir elle m’eût écrit cette lettre, et surtout envoyé la dernière dépêche qui me prouvait qu’elle fût revenue si elle eût vécu. Il me semblait que c’était non seulement plus doux, mais plus beau aussi, que l’événement eût été incomplet sans ce télégramme, eût eu moins figure d’art et de destin.
C’est une superstition courante chez les écrivains de penser qu’il est plus raisonnable de ne pas infléchir dans un texte le réel, car ce qu’on écrit des vivants arrive. Pour Proust le roman est déjà commencé dans le vécu, la forme littéraire qui donne sens à la prédestination introduit l’idée de la rencontre non seulement avec le passé, mais aussi avec un avenir divinatoire : c’était écrit ! Mané Thecel Phares.


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