vendredi, octobre 18, 2019

Proust Agostinelli 18




Prométhée dé(sen)chaîné



  Eugène Brunet Prométhée enchaîné 1885

Il est certain que l’épisode central des « plaisirs et opinions de M. de Charlus pendant la guerre » appartient aux « choses vues » par Proust. Céleste Albaret le rapporte dans ses souvenirs. Mis en avant, comme dans certaines expositions des romans de Balzac, par la structure théâtrale du texte, justifiant la surrection de la guerre dans l’économie d’ensemble, il reste mystérieux dans son rapport au titre, présentant une version paradoxale des « plaisirs ».

« Ce que j’ai vu ce soir est inimaginable. J’arrive de chez Le Cuziat, comme vous le savez. Il m’avait signalé qu’il y avait un homme qui se rend chez lui pour se faire flageller. J’ai assisté à toute la scène, d’une autre pièce, par une petite fenêtre dans le mur », racontait Proust à Céleste. « Il s’agit d’un gros industriel qui fait spécialement le voyage du nord de la France pour cela. Figurez-vous qu’il est là, dans une chambre, attaché à un mur par des chaînes cadenassées, et qu’une espèce de sale individu, ramassé on ne sait où et qu’on paie pour cela, lui tape dessus à coups de fouet, jusqu’à ce que le sang gicle de partout. Et c’est alors seulement que le malheureux a la jouissance de tous ses plaisirs…
J’étais si écrasée d’horreur que je lui dis :
— Monsieur, ce n’est pas possible, ça ne peut pas exister !
— Mais si, Céleste, je ne l’ai pas inventé.
— Mais, Monsieur, comment avez-vous pu regarder ça ?
— Justement, Céleste, parce qu’on ne peut pas l’inventer. »

Logique indiscutable, susceptible de s ‘appliquer à tout l’œuvre de Proust, mais qui n’explique rien quand à sa fonction ni à sa signification. Il semble que l’auteur l’ait gardé secret, puisque aucun autre de ses contemporains n’en mentionne l’existence avant la parution du Temps retrouvé en 1927. Aucun, sauf Morand peut-être, et semble-t-il malgré lui, à l’occasion de cette brouille qui naquit d’une allusion jugée par Proust déplacée, et où il était peut-être seul à voir une évocation de la rafle dans une maison de réputation douteuse. Il est étrange de voir apparaître dans les reproches de Proust à son cadet le même vocabulaire que celui qu’il emploie à propos du « Temple de l’impudeur ». Ecoutons la leçon d’Antoine Compagnon sur cet incident :


Morand publia dans Lampes à arc en octobre 1919 l’imprudente « Ode à Marcel Proust » qui fâcha Proust. Morand y exprimait naïvement sa fascination pour son aîné :

Proust à quels raouts allez-vous donc la nuit
pour en revenir avec des yeux si las et si lucides ?
Quelles frayeurs à nous interdites avez-vous connues
pour en revenir si indulgent et si bon ?
et sachant les travaux des âmes
et ce qui se passe dans les maisons,
et que l’amour fait si mal ?

Dans ces vers, Proust vit une allusion blessante à ses mœurs et il écrivit une
longue lettre de remontrances à son cadet : « Cela signifie évidemment la supposition que j’ai été pris dans une rafle ou laissé pour mort par des apaches . » Proust donna à Morand une double et dure leçon de littérature et de savoir-vivre. Il condamna cette « littérature de simple notation » et il critiqua la conception de l’amitié qui semblait celle de Morand, insensible à la discrétion exigée par Proust : « Le sacrifice de toute préoccupation étrangère et notamment des devoirs de l’amitié à la littérature est un
dogme que je ne pratique pas [...] je ne suis pas timide, mais vraiment je n’aurais pas affronté d’éprouver ou de causer une douleur pareille [...] à un ami désarmé par sa tendresse. » Morand, humilié, semble avoir retenu la leçon. Il reviendra souvent sur cette mésaventure, nouvelle scène primitive qui faillit les brouiller. (...) Or ce quiproquo les lia davantage, puisque Proust accepta quelques mois plus tard de préfacer Tendres stocks . Pour montrer qu’il n’en voulait pas à Morand, mais qu’il n’avait pas oublié, il pasticha aussi l’ode malheureuse dans une lettre à la princesse [Soutzo]       ( Lettre du 10 juin 1920, collection privée ; cité par Michel Collomb, Paul Morand. Petits certificats de vie ) où il cite « un extrait de mon ode à Paul Morand laquelle ne sera pas publiée » :

Cher ami quelle est cette Lampe à arc
Qui vous empêche d’aller aux Fêtes de Jeanne d’Arc ?
[...] N’est-ce pas inconcevable je l’ai trouvé avec du feu
Du reste il [Proust] devient de jour en jour plus gâteux.

Proust n’avait pas trop mal pris la gaffe de Morand, ou il avait pardonné l’offense. Mais vos erreurs de jeunesse vous poursuivent toujours. Le monde ne cesse de vous les rappeler. Morand tombe en 1968, dans un catalogue de vente, sur l’exemplaire de sa Lampes à arc dédicacé à Proust , cette dédicace dont Proust lui avait dit :

« Merci pour votre charmante dédicace. Mais comme elle est autographe et non imprimée, elle ne fait pas contrepoids pour le public qui ne la connaîtra pas à l’Ode où vous m’avez jeté dans cet Enfer que Dante réservait à ses Ennemis. »

Il règne dans la critique un curieux silence  autour des« visions de Proust » et de son Narrateur dans la maison de passe de Jupien. L’omission de toute analyse sérieuse de ces pages, comme s’il s’agissait d’une sorte lapsus rejaillit sur toute la seconde partie de la Recherche.

Isabelle Dumas Ces vices hypnotiques : déviances proustiennes.

Malcom Bowie, dans Freud, Proust and Lacan. Theory as Fiction, remarque que les tomes les moins étudiés d’À la recherche du temps perdu sont Sodome et Gomorrhe, La Prisonnière et Albertine disparue, où se fait jour « une conception profondément troublante de la sexualité humaine ». Il relève également «" [u]ne tendance amnésique, extrêmement troublante, de la part des commentateurs à ignorer les parties les plus lourdement obsessionnelles du roman au profit des volumes présentant un cadre plus familier, qui offrent des perspectives de rédemption par l’art.

S’ils sont moins étudiés c’est 1°) que le personnage d’Albertine continue à miner le réel et dans l’esprit des lecteurs professionnels, à détruire l’unité de l’ensemble 2°) parce que les commentateurs sentent qu’il est devenu vain d’invoquer des personnages féminins comme « modèles » potentiels, c’est à dire que le récit ne peut s’entendre qu’en observant l’infatuation de Proust envers Agostinelli, et le développement de fantasmes contradictoires générés par cette passion, qu’elle soit à sens unique ou pas. 3°) parce que le point culminant de l’épisode paraît détonner et ne pas coller à la révélation finale, orientant l’ensemble de ce qui a précédé vers un aboutissement contradictoire, dont la nouveauté et l’audace est proprement inacceptable par un esprit rationnel préoccupé par la description de la réalité commune.
Or cette volonté de ménager des surprises inattendues, voire désagréables, est précisément conforme à toute l’esthétique de Proust.

L’introduction du masochisme homosexuel assumé dans la littérature constitue une nouveauté stupéfiante : elle étonne, autant que le narrateur est fasciné par le spectacle en apparence incompréhensible. Cette dernière prise de position, qui véhicule une absence de jugement qui confine à une exacerbation du désir peut aujourd’hui encore, malgré le recul mis en jeu par son outrance drôlatique, jouer l’effet d’un repoussoir sur le lecteur. Il faut garder à l’esprit que le Temps retrouvé est depuis longtemps le volume que Proust conçoit évidemment comme posthume, dont la publication reste inévitable si l’on désire trouver une fin, résolution qui n’est plus soumise à aucun jugement critique susceptible d’atteindre l’auteur. L’introduction de la guerre dans l’économie du roman, apparaît dès lors comme un pari sur l’avenir et un jeu de dés avec la destinée.

Bien sûr, la scène fait pendant à celle épiée à Montjouvain, désignée également comme « sadique », mais dont elle est la figure inversée et mise en acte. Le terme « masochisme » apparaît dès 1886 sous la plume de Kraft-Ebing, qui le forme sur le nom de Sader-Masoch (mort en 1895 et de longue date publié en français) assurant sa postérité comme l’oubli de son œuvre. Sa fortune est due à la reprise qu’en fait Freud dans les 3 essais de 1905 :

« Un sadique est toujours en même temps un masochiste, ce qui n'empêche pas que le côté actif ou le côté passif de la perversion puisse prédominer et caractériser l'activité sexuelle qui prévaut »

Les romans de Sader-Masoch demeurent assez répétitifs et anodins, le rituel qu’ils mettent en jeu incluent une Vénus sculpturale, la fourrure, les bottines rouges, tous éléments sans aucun rapport avec le texte dont il est ici question. Si Proust n’emploie pas « masochisme » c’est aussi parce qu’il est comme « homosexuel » une invention des psychiatres allemands. Il n’y aurait qu’un seul autre texte contemporain concurrent, mais il est caché et crypté : c’est Les onze mille verges (1907). Encore les scènes de flagellation, le knout ou les piqûres d’épingles (en marge du Carnaval de Nice) sont-elles décrites, compte non tenu du refoulement (car on y traite aussi d’homosexualité, du bel Egon qui vient s’offrir aux soldats qui l’empalent, et même d’inceste homosexuel), dans une perspective hétérosexuelle : « Si vous voulez ! acquiesça l'officier, le masochisme est d'ailleurs conforme aux préceptes de la religion chrétienne. »

Sur la flagellation elle-même, on pourrait multiplier les sources plus ou moins scientifiques et graveleuses (par exemple l’Etude sur la Flagellation à travers le monde (1899) de Jean de Villot qui contient en appendice un Exposé documentaire de la Flagellation dans les Ecoles anglaises et les prisons militaires.


 Le petit journal, supplément du 3 novembre 1907

Etant donné le contexte (la médecine légale établissant un lien de causalité entre apaches, prostitution, chantage et homicide) et toujours dans une optique de renversement des valeurs, il semble opportun de citer encore le texte célèbre du Dr Jules Lejeune, publié en volume et dans les journaux de médecine en 1911 Faut-il fouetter les Apaches ? débat qui sera tranché par la guerre ; il apparaît alors plus opportun de les envoyer sur le front ou dans les unités disciplinaires des colonies. Quelques lignes de cet opus mémorable, qui fonde son argumentaire sur la question de l’humiliation :

D'abord, le châtiment est certain, le fouet n’attend pas et il est toujours prêt à souhaiter la bienvenue à ses nouveaux clients. En outre, la volée est singulièrement désagréable à recevoir, et les quelques taloches que l’apache a pu recevoir dans son enfance lui reviennent en mémoire avec un avant-goût fâcheux des joies cinglantes de la correction. L’apache, cruel pour ses victimes et indifférent à leurs souffrances les plus poignantes, est au contraire extrêmement délicat pour sa propre personne, il est douillet… et le médecin qui soignent ses pareils dans les hôpitaux savent combien ils gémissent et se lamentent au moindre mal. Le fouet tombe donc sur un épiderme tout préparé à apprécier ses vertus et le fustigé le considère comme une connaissance éminemment à ne pas rencontrer trop fréquemment.
Ce n’est pas tout. La flagellation pénale offense mortellement les sentiments moraux et esthétiques de MM. les apaches. Que l’on n’y voie pas une raillerie. Les chevaliers du pavé ont une conception spéciale de leur beauté professionnelle et de leur dignité personnelle…
L’apache est extrêmement vaniteux, nous l’avons déjà indiqué, et, de plus, très attentif à sa toilette et à ses avantages extérieurs. Le fouet le frappe donc, au physique et au moral. Châtiment humiliant par excellence, il contraint le flagellé au respect forcé de l’exécuteur et l’apache est obligé, matériellement parlant, de s’incliner devant la société qui le punit. On peut crâner devant les juges, railler entre les camarades la discipline de la prison, mais on ne fait pas le fier lorsque la lanière cuisante vous mord la peau et qu’on se sent à la disposition du correcteur. L’apache éprouve, peut-être pour la première fois de sa vie, la sensation qu’il n’est pas le plus fort et qu’il doit se plier aux nécessités de la vie sociale.
En outre, rien n’est moins beau qu’une personne subissant la flagellation. Dévêtu ou à peu près, l’apache expose son anatomie de malingre et de dégénéré ; il se montre tel qu’il est, un être inférieur que seule notre excessive humanité tolère au sein des grandes villes. Les cheveux habituellement si bien pommadés, s’entremêlent sous les efforts du fustigé, le visage glabre, impudent et railleur d’ordinaire, se contourne en grimaces d’enfant battu, l’être cynique et moqueur s’humilie, supplie lâchement qu’on lui fasse grâce, promet de ne pas recommencer et, chose meilleure encore, il se promet à lui-même de ne plus s’exposer à pareille mésaventure. Le flagellé redevient instinctivement un esclave, un vaincu, et rien n’est mieux que d’imprimer cette sensation sur la peau et dans l’entendement des apaches qui se croient tout permis.
La flagellation pénale laisse encore d’excellents effets longtemps après son application et même après la libération du condamné. Il est admis par tout le monde et parmi les malfaiteurs tout spécialement qu’un individu fustigé est irrémédiablement atteint dans son ascendant et ses amis ne le considèrent plus qu’avec mépris. L’apache qui a reçu le fouet ne trouverait que railleries auprès de ses anciens camarades. Ses complices ne l’écouteront plus, et les femmes dont il exploitait la misère et l’abjection, lui riront au nez à la seule pensée des marques laissées sur son dos par les lanières. Toute la situation personnelle du malandrin s’écroule d’un seul coup sous l’étreinte de l’instrument flagellant. La bande où il était un meneur influent, refuse de l’admettre à nouveau, les filles qui subvenaient à son existence, ne veulent plus fréquenter un homme fouetté et l’apache perd chaque jour cette auréole de crime qui faisait sa force et le rendait si redoutable.
Du jour où la flagellation pénitentiaire sera connue et appréciée à sa juste valeur par les écumeurs de la capitale parisienne, nous ne verrons plus leurs bandes audacieuses narguer les agents impuissants, et passer au milieu des passants honnêtes comme des conquérants redoutés. L’apache fustigé aurait l'allure instinctivement humble au souvenir du mauvais moment enduré et ses compagnons, dépourvus d'expérience personnelle, prennent grand soin de ne plus se laisser conduire au poste de police, antichambre de l’endroit où le fouet exerce sa royauté respective.
Chez Proust, c’est le prétendu apache qui est l’exécuteur des basses œuvre, mais, l’invention selon laquelle le châtiment peut être source de plaisir (et les défenseurs de ce mode de pénitence le savent bien -dans le rôle sadique cette fois- à la façon dont ils se délectent de la description), rend la vertu sociale de la peine totalement illusoire.

Rembobinons pour revenir à l’annonce préparatoire, celle qui mentionne L’homme enchaîné, par une allusion indéterminée qu’on devine un tantinet méprisante :
 
« Comment, c’est déjà fini ?.. », dit-[le chauffeur] en apercevant Maurice qu’il croyait en train de frapper celui qu’on avait surnommé, par allusion à un journal qui paraissait à cette époque : « l’Homme enchaîné ». (…) — Dit-il que ce sera bientôt fini ? — Il dit qu’on ne pourra pas les avoir, que ça finira sans que personne ait le dessus. — Bon sang de bon sang, mais c’est donc un Boche…


On lit dans un certain nombre d’ouvrages (le Que sais-je ? De Michel Ermann sur Les 100 mots de Proust par exemple) que « Georges Clemenceau est le seul homme d’état pour lequel Marcel Proust se découvrit une réelle et durable admiration. » Ces propos non sourcés pourraient se rapporter à la demande de grâce pour l’anarchiste Emile Henry (1894) ou la relativisation souhaitée par le journaliste des lois anti-congrégationnistes, ou comme c’est le cas dans La Recherche au passé dreyfusard de Clemenceau. Mais cet accord d’opinion paraît révolu au temps de la guerre où Proust n’a de cesse de critiquer les va-t-en guerre et les « jusqu’auboutistes ». Swann, dans Le côté de Guermantes se découvrait certes une passion pour la « langue de Clemenceau », «qu’il déclarait maintenant avoir tenu toujours pour une conscience, un homme de fer, comme Cornély. « Non, je ne vous ai jamais dit autrement. Vous confondez. ». Mais Swann, renié par sa fille est mort au temps de la guerre et personne ne se souvient de « l’affaire antédiluvienne » (qu’on réfléchisse sur l’enchaînement… avec la phrase suivante)

si on leur disait que Clemenceau avait été dreyfusard, ils disaient : « Pas possible, vous confondez, il est juste de l’autre côté. » Des ministres tarés et d’anciennes filles publiques étaient tenus pour des parangons de vertu…


L’assimilation de Charlus à L’homme enchaîné, est dans le contexte une marque d’ironie qui va au-delà de la condamnation politique : ce n’est pas un hasard si l’on corrige « l’homme enchaîné » et que « ce Boche » demande grâce… 
L’article belliqueux paru dans L’homme libre du 5 août 1914, évoque à s’y méprendre les propos du Maître d’hôtel qui prend plaisir à « torturer » Françoise :
 
« La parole est au canon (...) Et maintenant, aux armes ! Tous. J'en ai vu pleurer, qui ne seront pas des premières rencontres. Le tour viendra de tous. (...) Mourir n'est rien. Il faut vaincre. »
Ardent partisan de la loi de 3 ans, Clemenceau reprocha au ministre de la guerre Louis Malvy de ne pas voir fait arrêter comme il était prévu tous les anarchistes, révolutionnaires et syndicalistes fichés au Carnet B. Le journal L’homme libre fut alors suspendu et, devenu L’Homme enchaîné, à nouveau frappé par la censure en août 1915, à l’occasion de l’article « Les Allemands sont à Noyon », anaphore répétée 9 fois, qui devint une expression populaire. En 1917, dans une lettre à Madame Strauss, Proust la reprit à son compte : « Ce n’est pas facile d’avoir du bonheur ni même d’oser en souhaiter tant que les Allemands « sont à Noyon » et ailleurs ». Le 21 novembre 1914, il envoyait à Reynaldo Hahn cette mise en garde :
 
Si vous voulez lire des comptes rendus de la guerre, ce n'est pas dans l'Homme Libre qu'il faut les lire (des plus médiocres) mais dans l'admirable article (j'ignore l'auteur [Henri Bidou, cité, lui, dans Le temps retrouvé]) que publie chaque jour en première page sous ce titre La Situation militaire, le Journal des Débats.


A dire vrai, la scène principale, dont j’ai à la manière de l’auteur, retardé l’analyse, est fort courte ; elle tient en deux phrases, précédées de deux lignes de dialogue où le scénario cérémoniel stéréotypé est résumé de manière grotesque mais remarquablement précise (preuve qu’on pouvait peut-être « l’imaginer » à défaut de l’avoir vécu, et même deviner dans le seul bruit des cris des détails cruels).

pris d’une autre idée, je remontai et dépassai l’étage de la chambre 43, allai jusqu’en haut. Tout à coup, d’une chambre qui était isolée au bout d’un couloir me semblèrent venir des plaintes étouffées. Je marchai vivement dans cette direction et appliquai mon oreille à la porte. « Je vous en supplie, grâce, grâce, pitié, détachez-moi, ne me frappez pas si fort, disait une voix. Je vous baise les pieds, je m’humilie, je ne recommencerai pas. Ayez pitié. — Non, crapule, répondit une autre voix, et puisque tu gueules et que tu te traînes à genoux, on va t’attacher sur le lit, pas de pitié », et j’entendis le bruit du claquement d’un martinet, probablement aiguisé de clous car il fut suivi de cris de douleur.

La petite fenêtre dans le mur du projecteur cinématographique, la lanterne magique, la « jalousie » du conte oriental, est devenue un œil-de-boeuf, pour le nom évidemment, devant laquelle il est difficile de se glisser puisque ce dispositif, rarement intérieur n’est pas généralement situé à hauteur d’homme.

Alors je m’aperçus qu’il y avait dans cette chambre un œil-de-bœuf latéral dont on avait oublié de tirer le rideau ; cheminant à pas de loup dans l’ombre, je me glissai jusqu’à cet œil-de-bœuf, et là, enchaîné sur un lit comme Prométhée sur son rocher, recevant les coups d’un martinet en effet planté de clous que lui infligeait Maurice, je vis, déjà tout en sang, et couvert d’ecchymoses qui prouvaient que le supplice n’avait pas lieu pour la première fois, je vis devant moi M. de Charlus.


Dans le manuscrit (Cahier XVII, f 56r) Proust a biffé une phrase au demeurant mystérieuse : 
 
“ [“ ] Mais ici que peut chercher celui qui se fait torturer ainsi ? ” Et tout en posant la question j’entrevoyais [en] moi la réponse que je pouvais me faire moi-même ” 
 
Faut-il y comprendre la peur de se reconnaître et d’accéder à un savoir d’ordre rituel et initiatique, l’ombre de la vocation qui ne peut naître que de la souffrance et de la peur de l’oubli ? Ou bien comme le suppose Isabelle Dumas (Ces vices hypnotiques : déviances proustiennes) la constatation que la tendance sadique n’est ni dans le bourreau ni dans la victime, (fussent-il la même personne comme dans l’auto-castigation des flagellants chrétiens) mais seulement dans l’œil du voyeur, animé d’un fantasme de dévoration encore moins exprimable que l’expression d’un désir :

Je veux également montrer que la longue scène [très brève et fragmentée en réalité comme on le constate mais donnant lieu à une interprétation a posteriori] de flagellation se révèle non seulement marquée par une agressivité sadique, mais engendrée, « irriguée » et relancée par un désir d’emprise du narrateur en tant que personnage, largement étayé par son voyeurisme.
Vouloir entendre la douleur, et l’entendre encore en désirant, de surcroît, la voir, renvoient aux traits définitoires du sadisme. Excité par ce qu’il a entendu, mais nullement dégoûté, et encore moins apeuré, le narrateur proustien ne l’est pas plus lorsqu’il voit « enfin » le spectacle de la violence perpétrée dans la chambre. Il constate sans s’émouvoir  (…) Il est donc possible de voir que si sadisme il y a, c’est bien dans l’absence de dégoût, de peur et d’affolement du narrateur. Ce dernier reste posté devant l’œil-de-bœuf et poursuivra son observation un bon moment encore.
Il semble que le narrateur-personnage proustien soit souvent, très souvent inspiré, alimenté, lancé et relancé par une curiosité plus que vorace subordonnée à un sadisme qui est celui du désir d’emprise sur des gens qu’il cherche à « dévorer » dans leur fréquentation et leur observation voyeuses afin, au final, de s’approprier, de posséder leur essence. Vices hypnotiques, son voyeurisme et son sadisme social occupent ses sens, l’enivrent, et finalement le transportent jusqu'à une « ivresse de poète », comme il le dit lui-même.

Constater que le déclencheur de la relation n’est pas le désir physique, mais le corps souffrant de l’autre regardé en secret prive le rapport entrevu d’une véritable instance sadique puisque le castigateur se révèle invariablement insuffisant, lamentable et incapable de satisfaire un partenaire qui lui demande toujours plus de cruauté non feinte. Il existe chez le Narrateur au moins une certaine sidération durable devant le spectacle (« Mais j’étais encore sous l’impression des coups que j’avais vu recevoir à M. de Charlus. »). C’est alors dans le personnage de l’auteur que réside l’effroi, celui de révéler un secret qu’il « n’aurait pas dû voir » à un public qui ignore qu’il puisse exister. En ce sens la conclusion de Mounia Belalil (in Espaces orientaux dans le Temps retrouvé) sans forcément exclure la précédent, paraît plus conforme à la volonté de trouver un sens à une réalité cryptée :

Du sérail traditionnellement représenté et conçut comme lieu de pouvoir, on aboutit avec Proust à l’image d’un sérail où le sultan se fait paradoxalement exploiter par les gens de son harem sans que son désir soit satisfait. (…) Le motif du sérail est utilisé pour poursuivre, derrière les scènes de sado-masochisme, la recherche de la vérité de l’amour et du désir du corps humain. (…) la découverte du signe sado-masochiste forme une suite dans la révolution optique de Marcel et se lit comme l’éclatement corporel de « tout être [qui] suit son plaisir ».

Si le rapport sado-masochiste représente une tentative de prolonger la jouissance « à blanc » dans une sorte de para-orgasme infini car toujours repoussé, sans intervention d’actes sexuels normés, puisqu’on agit sans toucher par l’intermédiaire d’un instrument, il n’en demeure pas moins qu’il procède d’un désir sexuel et amoureux ; le personnage dégradé, une fois la jouissance obtenue est représenté avec des pudeurs de jeune vierge.


Bientôt, en effet, le baron entra, marchant assez difficilement à cause des blessures, dont il devait sans doute pourtant avoir l’habitude. Bien que son plaisir fût fini et qu’il n’entrât, d’ailleurs, que pour donner à Maurice l’argent qu’il lui devait, il dirigeait en cercle sur tous ces jeunes gens réunis un regard tendre et curieux et comptait bien avoir avec chacun le plaisir d’un bonjour tout platonique mais amoureusement prolongé. Je lui retrouvai de nouveau, dans toute la sémillante frivolité dont il fit preuve devant ce harem qui semblait presque l’intimider, ces hochements de taille et de tête, ces affinements du regard qui m’avaient frappé le soir de sa première entrée à la Raspelière, grâces héritées de quelque grand’mère que je n’avais pas connue, et que dissimulaient dans l’ordinaire de la vie sur sa figure des expressions plus viriles, mais qui y épanouissaient coquettement, dans certaines circonstances où il tenait à plaire à un milieu inférieur, le désir de paraître grande dame.

Cette analogie avec le marivaudage des « jeux de l’amour et du hasard » se fait plus clair dans les interprétations conclusives que le Narrateur se forge en retournant chez lui :

M. de Charlus, quelque dédain que son orgueil aristocratique eût pu lui donner pour le « qu’en dira-t-on », comment un certain sentiment de dignité personnelle et de respect de soi-même ne l’avait-il pas forcé à refuser à sa sensualité certaines satisfactions dans lesquelles il semble qu’on ne pourrait avoir comme excuse que la démence complète ? Mais, chez lui comme chez Jupien, l’habitude de séparer la moralité de tout un ordre d’actions (…) devait être prise depuis si longtemps qu’elle était allée, sans plus jamais demander son opinion au sentiment moral, en s’aggravant de jour en jour, jusqu’à celui où ce Prométhée consentant s’était fait clouer par la Force au Rocher de la pure matière. Sans doute je sentais bien que c’était là un nouveau stade de la maladie de M. de Charlus, laquelle depuis que je m’en étais aperçu, et à en juger par les diverses étapes que j’avais eues sous les yeux, avait poursuivi son évolution avec une vitesse croissante. Le pauvre baron ne devait pas être maintenant fort éloigné du terme, de la mort, si même celle-ci n’était pas précédée, selon les prédictions et les vœux de me Verdurin, par un empoisonnement qui à son âge ne pourrait d’ailleurs que hâter la mort. Pourtant j’ai peut-être inexactement dit : Rocher de la pure matière. Dans cette pure matière il est possible qu’un peu d’esprit surnageât encore. Ce fou savait bien, malgré tout, qu’il était fou, qu’il était la proie d’une folie dans ces moments-là, puisqu’il savait bien que celui qui le battait n’était pas plus méchant que le petit garçon qui dans les jeux de bataille est désigné au sort pour faire le « Prussien », et sur lequel tout le monde se rue dans une ardeur de patriotisme vrai et de haine feinte.
Or, les aberrations sont comme des amours où la tare maladive a tout recouvert, tout gagné. Même dans la plus folle, l’amour se reconnaît encore. L’insistance de M. de Charlus à demander qu’on lui passât aux pieds et aux mains des anneaux d’une solidité éprouvée, à réclamer la barre de justice, et, à ce que me dit Jupien, des accessoires féroces qu’on avait la plus grande peine à se procurer, même en s’adressant à des matelots — car ils servaient à infliger des supplices dont l’usage est aboli même là où la discipline est la plus rigoureuse, à bord des navires — au fond de tout cela il y avait chez M. de Charlus tout son rêve de virilité, attestée au besoin par des actes brutaux, et toute l’enluminure intérieure, invisible pour nous, mais dont il projetait ainsi quelques reflets, de croix de justice, de tortures féodales, que décorait son imagination moyenâgeuse. C’est dans le même sentiment que, chaque fois qu’il arrivait, il disait à Jupien : « Il n’y aura pas d’alerte ce soir au moins, car je me vois d’ici calciné par ce feu du ciel comme un habitant de Sodome. » Et il affectait de redouter les gothas, non qu’il en éprouvât l’ombre de peur, mais pour avoir le prétexte, dès que les sirènes retentissaient, de se précipiter dans les abris du métropolitain où il espérait quelque plaisir des frôlements dans la nuit, avec de vagues rêves de souterrains moyenâgeux et d’in pace. En somme, son désir d’être enchaîné, d’être frappé, trahissait dans sa laideur un rêve aussi poétique que chez d’autres le désir d’aller à Venise ou d’entretenir des danseuses. Et M. de Charlus tenait tellement à ce que ce rêve lui donnât l’illusion de la réalité, que Jupien dut vendre le lit de bois qui était dans la chambre 43 et le remplacer par un lit de fer qui allait mieux avec les chaînes. 

 

Crise d’hystérie masculine 

Creator Mundi
 

Jean Simon Berthelémy (Plafond du Louvre) Prométhée créant l’homme
sous le regard de Minerve

Le plus surprenant dans les lignes concernant le supplice consenti de M. de Charlus n’est pas l’exagération mais bien la comparaison deux fois répétées du personnage à Prométhée suppliant « sur son rocher » puis Prométhée -re-virilisé mais évoqué à la forme passive - « consentant s’éta[nt] fait clouer par la Force au Rocher de la pure matière », la partie active étant devenue une pure abstraction. De plus, quoique « sur son rocher » cette réplique du Titan mythique est enchaînée à son lit de fer (qu’une coquetterie a substitué à un banal lit en bois, ses assaillants sont la barre et la croix de justice. Sans aller jusqu’à dire que Charlus est enchaîné sur un lit de Procuste, il faut insister sur le fait qu’aucune représentation de Prométhée ne le présente lié sur le ventre (sinon l’accès au foie, lieu du supplice est impossible). Il présente le dos, il est encore une fois, en tant qu’anti-héros ou demi-dieu déchu, un Prométhée « à l’envers ».

Pour comprendre toutes les implications de cette métaphore surprenante (« oxymorique »), un bref rappel s’impose de divers aspects du mythe, tels qu’Hésiode, Platon ou Eschyle les ont fixés dans la mémoire ou l’imagination d’un lettré du début du XXè siècle, nourri de représentations picturales et des interprétations plus ou moins fantaisistes de ses contemporains.
Comme tous les récits mythiques, celui de Prométhée est empli de contradictions et de traditions divergentes. Au début était le ciel (Ouranos) et la Terre (Gaïa) qui engendrèrent les Titans, dieux primordiaux, parmi lesquels Cronos, Océan et Japet qui conspirèrent contre leur père, permettant à Cronos de l’émasculer et s’unirent à leurs sœurs. De Japet et Thémys (ou Clymène-Asia fille d’Océan) naquirent quatre enfants mâles, Atlas, Ménétios, Epithémée (celui qui réfléchit après coup) et Prométhée (« le prévoyant » héritier des dons oraculaires de sa mère, selon d’autres de Thétys sa sœur-mère), celui qui réfléchit avant. Atlas et Ménétios prirent le parti de Cronos lors de la Titanomachie, Prométhée qui connaissait l’issue se rangea aux côtés de Zeus, entraînant avec lui son frère Epithémée, le sot.


D’après le pseudo-Apollodore, Prométhée, comme le docteur Faust et son homoncule ou Frankenstein et sa créature, fabriqua l’homme à partir de glaise et d’eau (ses propres larmes peut-être). Pausanias situe la scène à Panopée en Phocide où il raconte avoir vu des morceaux d'argile durcie qui avaient l'odeur de la peau humaine et qui passaient pour être les restes de la glaise employée par Prométhée. Prométhée avec l’aide d’Athéna, qu’il avait vu naître de la tête de Jupiter, fit en sorte que l'Homme puisse tenir debout sur ses deux jambes, lui donna un corps plus grand, proche de celui des dieux. Curieusement il n’avait créé que des mâles. Epithémée, chargé par Zeus de répartir entre les créatures vivantes les armes pour se défendre avait oublié d’en doter l’homme.

« L'espèce humaine restait donc dépourvue de tout, et il ne savait quel parti prendre à son égard. Dans cet embarras, Prométhée survint pour jeter un coup-d'œil sur la distribution. Il trouva que les autres animaux étaient partagés avec beaucoup de sagesse, mais que l'homme était nu, sans chaussure, sans vêtements, sans défense » fait dire Platon à Protagoras.
C’est pour remédier à cette faiblesse que Prométhée, avec la complicité d’Athéna pénétra dans l’Olympe pour emprunter à Héphaïstos (selon Eschyle) un tison du feu divin qu’il cacha dans une tige de férule afin de le transmettre à l’homme. Ce n’est pas là son crime puisqu’il s’agissait d’une réparation. Mais avec le feu, « dangereux ami » il apprit également à l’homme la notion de temps divin, les mathématiques (le nombre), l'écriture, l'agriculture, le dressage des chevaux, la navigation maritime, la médecine, l'art divinatoire et l'art métallurgique. Prométhée a insufflé à sa créature favorite que Zeus voulait détruire pour fonder une nouvelle race, l’hubris (dont le châtiment est la némésis), la tentation de de se mesurer aux dieux et de s'élever au-dessus de sa condition. Prométhée montra à ses protégés, par ses actes qu’il était possible de tromper et de se moquer des dieux (cet épisode se trouve également en doublon dans le mythe d’Hercule) :

Hésiode Théogonie : « Dans le temps que se jugeait, à Mécone, la dispute des dieux et des hommes, Prométhée servit à Zeus, pour surprendre sa prudence, un bœuf immense dont il avait d’avance fait le partage : une part contenait, renfermées dans la peau de l’animal, la chair, les grasses entrailles : dans une autre les os artistement disposés étaient recouverts d’une graisse épaisse :
« Fils de Japet, dont nul n’égale l’adresse, cher Prométhée, tu n’as pas, on le voit, renoncé à la ruse ! » Ainsi parla, dans sa colère, Zeus aux conseils éternels. Depuis, gardant le souvenir de son injure, il refusa aux mortels, aux malheureux habitants de la terre, le feu, ce puissant et actif élément. Mais il fut encore trompé par l’industrieux fils de Japet, qui sut le lui dérober [à nouveau]. Cependant le cœur de Zeus est rongé par le dépit, la colère s’empare de son âme, lorsqu’il voit au loin, dans la demeure des humains, briller le feu qui lui est ravi. »
Pour se venger de l’orgueil des hommes et de leur insoumission, Zeus fait façonner par Héphaïstos une effigie d’argile et d’eau qui devient Pandora, « le don de tous » car tous les dieux et déesses lui ont offert des qualités irrésistibles. Seul Hermès, sur ordre du patron lui apprend le mensonge et la dote de la curiosité. Zeus offre alors à la première femme une jarre, avec défense de l’ouvrir, puis envoies Hermès porter son cadeau à Epithémée, lequel, prévenu pourtant par son frère de ne rien accepter des dieux, l’épouse.

 



L’image de la « boite » de Pandore a connu une grande fortune, que le plus célèbre tableau de Jules Joseph Lefebvre, reproduit par la gravure a fait entrer dans tous les foyers bourgeois. Pandore nue est assise, elle aussi, sur son rocher aux confins du monde. Le regard vide, elle vient d’ouvrir la boîte, (la jarre) et les maux qui affecteront désormais l’humanité viennent de s’en échapper : la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, la Mort, le Vice, la Tromperie, la Passion, l'Orgueil. Seule l’Espérance qui aurait pu tempérer ce déferlement de catastrophe est restée tapie au fond de la boite, Pandore effrayée ayant refermé le récipient avant qu’elle prenne son essor.

Le Prométhée d'Eschyle (Prométhée enchaîné, la pièce centrale d’une trilogie disparue) déclare « Franchement, je hais les dieux » (Eschyle, v. 975). Eschyle fait également du Titan le gardien du secret selon lequel Thétis, que convoite Zeus, serait destinée à enfanter un fils plus puissant que son père. Zeus envoie Hermès lui soutirer cette prédiction. C’est cette fois le refus de Prométhée de partager la connaissance de l’avenir avec l’Olympe qui est la cause de son supplice : foudroyé puis enchaîné au rocher du Caucase, il aura jusqu’à ce qu’il cède, chaque jour, le fois dévoré par un aigle qu’Eschyle qualifie de « chien volant ».

Pendant ce temps Hercule mène sa guerre contre les centaures sauvages qui se réfugient chez le sage Chiron, autrefois précepteur d’Hercule et d’autres héros. Chiron reçoit par erreur une des flèches empoisonnées trempée du sang de l’Hydre : devant la souffrance éternelle -car il est immortel- Chiron implore Zeus de pouvoir mourir, et fait don de son immortalité à Prométhée (qui devient doc doublement immortel). Comme Prométhée a sans doute révélé l’oracle qui détourne Zeus du projet de s’unir à Thétis, Zeus permet à Hercule de se rendre en haut de la montagne au bout du monde, et de délivrer Prométhée. Il y met toutefois une condition pour ne pas se dédire ; que Prométhée porte pour l’éternité une bague de fer provenant d’un maillon de sa chaîne serti d’une pierre du Caucase. Prométhée apprend à Hercule comment trouver son frère Atlas, qui seul peut voler pour lui les pommes d’or que gardent ses filles, les Hespérides.

Ce résumé succinct qui privilégie les aspects relevant de la création, de la séparation des sexes, de la filiation et de la fraternité, en tentant de restaurer une chronologie possible dans la profusion thématique des mythes reliés à Prométhée ne permet pas de rendre compte de l’usage qu’en fait Proust dans sa mythologie personnelle, où se superposent des analogies implantées de longue date dans son interprétation d’images mentales détournées au profit d’un sens toujours mouvant. Pour débrouiller les fils de l’écheveau, il faut s’arrêter à divers aspects confondus qui agissent dans le texte comme des sous-entendus d’autant plus surprenant qu’ils sont imperceptibles dans l’analyse directe d’un seul passage.


Le Rocher d’Andromède

L’évocation de Prométhée est avant tout liée dans le Temps retrouvé au rocher auquel il est cloué comme à son lit de douleur. On trouve déjà l’image, détachée de toute référence dans une lettre à Henri Bordeaux de 1906 : « Moi qui ne vis point comme cet ami dont vous parlez dans l’avant-propos, mais toujours attaché à un rocher que je sais que je ne quitterai jamais... », image renouvelée par l’identité que se découvre la Narrateur avec la tante Léonie.

Or, bien que chaque jour j’en trouvasse la cause dans un malaise particulier qui me faisait si souvent rester couché, un être, non pas Albertine, non pas un être que j’aimais, mais un être plus puissant sur moi qu’un être aimé, s’était transmigré en moi, despotique au point de faire taire parfois mes soupçons jaloux, ou du moins de m’empêcher d’aller vérifier s’ils étaient fondés ou non : c’était ma tante Léonie. (La Prisonnière

La plupart du temps, l’image du rocher est associée chez Proust non pas à Pandore ou son beau- frère, mais à Andromède (« celle qui pense comme un homme ») qui devient le symbole de la solitude de l’inverti attendant le sauveteur qui viendra de la mer.

… le solitaire ne pourra plus aller lui demander l’heure des trains, le prix des premières, et avant de rentrer rêver dans sa tour, comme Grisélidis, il s’attarde sur la plage, telle une étrange Andromède qu’aucun Argonaute ne viendra délivrer, comme une méduse stérile qui périra sur le sable… (SG I)
L’auteur feint ici d’ignorer qu’Andromède est sauvée par Persée ; l ‘allusion à l’Argonaute vise sans doute Hercule, sauveteur d’Hésione exposée au sacrifice par son père. Déjà dans le Contre Sainte-Beuve, on lisait :

Quelques-uns, silencieux et merveilleusement beaux, Andromèdes admirables attachés à un sexe qui les vouera à la solitude, reflètent dans leurs yeux la douleur de l’impossible paradis avec une splendeur où viennent se brûler les femmes qui se tuent pour eux (…) Je me souviens d’avoir vu à Querqueville un jeune garçon … qui se promenait seul sur la plage  (...) s’asseyait sur les rochers et interrogeait la mer bleue d’un œil mélancolique, déjà inquiet et insistant, se demandant si dans ce paysage de mer et de ciel d’un léger azur, le même qui brillait déjà aux jours de Marathon et de Salamine, il n’allait pas voir s’avancer sur une barque rapide et l’enlever avec lui, l’Antinoüs dont il rêvait tout le jour.
Cette métaphore, Proust se l’applique à lui-même, dans une lettre à Antoine Bibesco (citée par la Princesse Marthe) où l’objet de la passion amoureuse est déjà « en fuite » :

Pardonnez-moi surtout tous mes conseils que je n'ai vraiment pas le droit de vous donner et celui de ce soir aura été le dernier. Pardonnez-le-moi et dites-vous si vous ne le trouvez pas juste qu'il reflète chez moi la disposition subjective, la jalousie d'une Andromède masculine toujours attachée à son rocher, et qui souffre de voir Antoine Bibesco s'éloigner et se multiplier sans qu'il puisse le suivre, en sorte que mes conseils antimondains ne seraient qu'une forme inconsciente, didactique et péjorative du sublime. La pauvre fleur disait au papillon céleste : « Ne fuis pas! Je reste. » - Tu t'en vas.


L’oiseau Rock (orthographe de Proust)

Parmi les autres « personnages » attachés au rocher et menacés par les flots et les monstres figurent évidemment Albertine-Sapho et Alfred dans son exil monégasque. Doublement en ce qui concerne Alfred, l’image prométhéenne récurrente associée à l’aviateur étant relayée dans le syncrétisme proustien par la métaphore de l’oiseau Rock. Marie Pierre dans son étude sur les Mille et une nuits dans la Recherche propose en effet de comparer les textes des épisodes déjà cités du cheval cabré, de l’aérodrome (CG II) et des « insectes solides » aux traductions Mardrus et Galand des voyages de Sinbad :
 
«  puis je levai vers le point d’où semblait venir ce bruit mes yeux pleins de larmes, et je vis à une cinquantaine de mètres au-dessus de moi, dans le soleil entre deux grandes ailes d’acier étincelant qui l’emportaient, un être dont la figure peu distincte me parut ressembler à celle d’un homme. Je fus aussi ému que pouvait l’être un Grec qui voyait pour la première fois un demi-dieu.
(…) il pourra suivre, en compagnie d’un aviateur qui ne vole pas en ce moment, les évolutions d’un pilote exécutant des loopings, tandis qu’un autre, invisible l’instant d’avant, vient d’atterrir brusquement, s’abattre avec le bruit d’ailes de l’oiseau Rock.
Deux-cent-quatre-vingt-quinzième nuit de la traduction de Mardrus (épelé ici « Rokh ») :Je m’aperçus que soudain le soleil disparaissait et que le jour se changeait en une nuit noire. [...] J’élevai donc la tête pour juger de ce nuage qui m’étonnait et je vis un oiseau énorme aux ailes formidables qui volait devant l’œil du soleil, qu’il cachait ainsi en entier en répandant l’obscurité sur l’île. [...] Il étendit ses ailes immenses… Chez Galland, cela donnait, à la soixante-treizième nuit : « L’air s’obscurcit tout à coup comme s’il eût été couvert d’un nuage épais. Mais si je fus étonné de cette obscurité, je le fus bien davantage quand je m’aperçus que ce qui la causait était un oiseau d’une grandeur et d’une grosseur extravagante, qui s’avançait de mon côté en volant. Je me souvins d’un oiseau appelé « roc » dont j’avais souvent ouï parler aux matelots. »
Mardrus 306è nuit : « nous vîmes sur l’œil du soleil deux gros nuages qui le masquèrent complètement. Quand ces nuages furent plus près de nous, nous vîmes qu’ils n’étaient autre chose que deux gigantesques rokhs. »
Le Temps retrouvé : « à la tombée du jour, dans le ciel encore clair, on voyait de loin de petites taches brunes qu’on eût pu prendre, dans le soir bleu, pour des moucherons, ou pour des oiseaux. Ainsi, quand on voit de très loin une montagne, on pourrait croire que c’est un nuage. Mais on est ému parce qu’on sait que ce nuage est immense, à l’état solide, et résistant. Ainsi étais-je ému que la tache brune dans le ciel d’été ne fût ni un moucheron ni un oiseau, mais un aéroplane monté par des hommes qui veillaient sur Paris. »
Cette insistance sur l’homme-oiseau qui confond l’instrument du supplice et son administrateur apparaît dans l’autre passage de la Recherche qui évoque explicitement « Prométhée sur son rocher », extrait des Jeunes Filles en Fleurs qui se déroule à proximité de la clairière de Chantepie-Canteloup-Chantereine, sorte de « vert paradis des amours enfantines » :

Mme de Villeparisis (…) disait au cocher de prendre la vieille route de Balbec (…) nous revînmes… par une autre qui traversait les bois de Chantereine et de Canteloup. L’invisibilité des innombrables oiseaux qui s’y répondaient tout à côté de nous dans les arbres donnaient la même impression de repos qu’on a les yeux fermés. Enchaîné à mon strapontin comme Prométhée sur son rocher, j’écoutais mes Océanides. Et quand, par hasard, j’apercevais l’un de ces oiseaux qui passaient d’une feuille sous une autre, il y avait si peu de lien apparent entre lui et ces chants que je ne croyais pas voir la cause de ceux-ci dans ce petit corps sautillant, étonné et sans regard.


Prométhée et les Océanides



Avant d’être représentées en chants d’oiseau, les Océanides de Proust furent aussi les tintements de cloches d’une chapelle lointaine, dans un passage de Jean Santeuil qui présente une certaine parenté, par la nostalgie d’une impression d’enfance associée à un bruit qui restaure un pan obscurci de la mémoire involontaire (le tintement de la cuiller du Temps retrouvé, la clochette du jardin de Combray), avec la balade dans la calèche du Dr Percepied de Swann.

Dix ans plus tard, sa vie ayant bien changé, un jour que dans une rue du faubourg Saint-Germain il se sentait vaguement attristé par le regret indistinct des années perdues de son irrévocable enfance et de sa vie au grand air, il sentit tout à coup un son insouciant et léger frapper à la cloison de son oreille. Un autre suivit, puis un autre, et un à un les battements doux et profonds des cloches d’une chapelle lointaine arrivèrent à lui, montés sur la brise. Il aperçut à travers ses larmes, entre les blés, au soleil baissant, le sentier qui ramenait au jardin paternel et devant lui sa grande ombre de petit enfant. Suspendu au vol léger de ces années d’enfance comme Prométhée à celui des Océanides invisibles qui venaient d’aussi loin murmurer des paroles délicieuses avec la même voix fraîche et grave, Jean épiait chaque tintement avec une crainte croissante, au fur et à mesure des volées ralenties…
Prométhée est fils et époux d’une océanide : il est logique qu’elle soient, dans une parade funèbre, les pleureuses réunies autour de sa mort symbolique. Ainsi, dans la tragédie d’Eschyle, elles forment le chœur :

Ton sort funeste est ma leçon, o Prométhée! Hélas! combien, aujourd'hui, mes hymnes doivent différer de ceux que, dans la joie de ton hymen, je chantais autour de ton bain et de ton lit, le jour où, vaincue par tes dons, notre sœur Hésione devint son épouse et partagea ta couche.

Exploitant sans doute la même source antique, Gustave Moreau, commentant son Prométhée foudroyé -où Prométhée couché figure au sommet d’une pyramide de femmes écrit « à ses pieds, les nymphes des eaux, les Océanides, pleurent cette grande mort ». On lui répondrait volontiers que Prométhée, même foudroyé ne peut être mort, mais ce qui me trouble le plus dans ce tableau de Moreau (« pluriel » absurde de Morel) c’est que la représentation des Océanides (titre également d’un poème symphonique de César Franck) montre plutôt une scène de sensualité lascive, évocatrice des sirènes tentatrices d’Ulysse (qui sont, au demeurant dans les version grecques du mythe des oiseaux chassés par les Centaures, avant de devenir des femmes-poissons).

Ces océanides, vingt ans après ne seraient-elles pas devenues les atlantes qui forment le chœur des membres du petit personnel de la maison Jupien, conviés à la fois pour rejouer les funérailles d’Alfred et comme spectateurs aveugles du supplice du Baron de Charlus.


Le savoir sexuel interdit

Il est convenu que le « vol du feu » constitue le sens premier du mythe Prométhéen, la communication aux hommes d’un savoir d’essence divine. Son châtiment est alors la conséquence de la transgression du Titan qui a voulu éveiller ses créatures à la révélation de la réalité du monde. Selon plusieurs philosophes grecs (Théophraste, les cyniques) Prométhée une fois délivré de son orgueil démesuré peut délivrer aux hommes la sagesse et même pour Platon le sens politique qui permet l’organisation de la vie sociale dans la Cité. Il n’en demeure pas moins que dans un premier temps, la connaissance qu’il communique aux hommes relève des mystères et de l’interdit.

Dans La mythologie de Marcel Proust, Marie Miguet Ollagnier, au chapitre des « mythes de la faute et du châtiment », associe les scènes de voyeurisme à la prise de connaissance d’un savoir interdit :
Accepter d’être simplement le témoin de ces scènes, fût-ce pour en faire un reportage littéraire, une œuvre poétique, c’est aussi s’exposer à mériter le châtiment céleste. De la faute sexuelle, nous passons à la faute de la connaissance interdite et dérobée… De Prométhée-Charlus, il faut retenir l’image d’un héros qui a dérobé aux dieux une technique afin de la révéler aux hommes. Proust ressuscite ici le dernier mythème de l’histoire de Sodome et Gomorrhe : l’interdiction de se retourner pour voir le châtiment des coupables – interdiction enfreinte dans la Bible par la femme de Loth, dans le roman proustien par le narrateur devenu écrivain.(…) Cette remarque nous introduit au second mythe de la faute particulièrement actif dans la dynamique romanesque : il s’agit de la seule faute de la connaissance, de la « voie dangereuse du savoir ». Déjà dans la nouvelle du recueil Les plaisirs et les jours intitulée « La Confession d’une jeune Fille », la mère meurt d’avoir été témoin du plaisir sexuel de sa fille. Avoir accès à certains secrets, s’en emparer par surprise, par force ou par ruse, paraît parfois à Proust plus coupable que la débauche même. De cela témoigne abondamment sa correspondance, par exemple cette lettre à Antoine Bibesco citée par la princesse Bibesco dans Au bal avec Marcel Proust : « tu es le marchand de mon âme, et j’aimerais pouvoir te rendre toutes les gentillesses et pouvoir la reprendre, telle qu’elle aurait été si je ne l’avais pas vendue, avec ses secrets intrahis, sa pudeur impolluée, ses tombeaux et ses autels inviolés. Par moment se dresse devant moi le visage défunt et plein de reproches de ce qui aurait pu être et de ce qui n’est pas, c’est-à-dire l’être meilleur que j’aurais été si, pour te renseigner coûte que coûte, je n’avais pas vendu ce que personne ne devrait pouvoir acheter et ce qu’en réalité le diable achète seul ». Les liens existants entre Proust et Antoine Bibesco [et l’on y retrouverait une parenté avec le Mony Vibescu du conte d’Apollinaire], l’emploi des mots « secret » « pudeur », laissent penser que la communication de ce savoir est d’ordre érotique. Notons que la culpabilisation ne semble pas du tout liée à la pratique sexuelle mais à la transmission d’une connaissance [en somme ce n’est pas assumer la pratique considérée par l’ordre sociale comme scandaleuse qui pose problème, mais uniquement sa re-connaissance]. Une autre lettre à A. Bibesco témoigne d’une culpabilité analogue, nourrie du mythe de Némésis (…) J’ai eu aujourd’hui la punition némésienne d’une personne qui a voulu outrepasser les possibilités du destin 1°) en croyant contracter une amitié en dehors des limites et des restrictions habituelles [transgression de classe ou de « genre »?], 2°) en violant pour son ami toutes les conventions les plus sacrées du secret gardé aux autres »(…) Le héros grec Prométhée et le personnage biblique Nabuchodonosor se présentent encore à la mémoire de Proust, lorsque, dans une lettre à Mme de Noailles, il veut donner un exemple de cette double infraction : « Mais vraiment il semble que tous ceux qui ont été trop surhumains, qui ont commis le crime de Prométhée ou de Nabuchodonosor, doivent finir par manger de l’herbe, comme Nietzsche, ou par s’abrutir dans une religion à rebours comme Comte. » (…) Enfin, sans préciser pour quel motif il est puni, il compare dans une lettre à Mme Scheikévitch, l’obligation où il se trouve de rester au lit, au supplice de Prométhée ou de Tantale (28 août 1917).
La première association d’idée qui vient à l’esprit lorsqu’on prononce le nom Prométhée est peut-être « feu », mais aussi à l’évidence « aigle ». Or, chez Proust où tant d’aigles sont mentionnés, il n’en reste aucun dans sa représentation du supplice, et l’on peut affirmer qu’au sens vulgaire du terme, le bourreau rémunéré n’est pas un aigle.

Le Prométhée mal enchaîné de Gide (1899, republié en 1920)
« ... Mal enchaîné, en effet, puisque le voici à Paris, en 1899, débarquant du Caucase. Et puis, mal enchaîné, parce que cet amoureux des hommes n'a plus besoin de chaînes : il est devenu amoureux de son oiseau ; il le nourrit, dans l'espoir que ce vautour déplumé qui ressemble à une conscience deviendra le bel aigle du Progrès, de l'Idéal, de l'Essor... » résume l’éditeur.

Dans cette « sotie » méconnue de style pré-surrréaliste, l’aigle, à défaut du feu, tient une place centrale. Alors que Prométhée, Coclès et Damoclès sont réunis par un garçon de café omniscient dans un restaurant du boulevard des Capucines, l’aigle apparaît à l’appel de son maître-esclave, comme s’il était l’auteur d’un attentat anarchiste, doublé d’un attentat à la pudeur :

« Alors, oubliant trop les lieux, Prométhée brusquement dressé fit un grand cri d'appel vers son grand aigle. Et il se passa cette chose stupéfiante : un oiseau qui de loin paraît énorme, mais qui n'est, vu de près, pas du tout si grand que cela, obscurcit le ciel du boulevard un instant — fond comme un tourbillon vers le café, brise la devanture, et s'abat, crevant l'œil de Coclès d’un coup d’aile et avec force pépiements, tendres oui mais impérieux, s'abat sur le flan droit de Prométhée. Celui-ci ouvrant aussitôt son gilet offre un morceau de son foie à l'oiseau. (…) A quelques jours de là, Prométhée, dénoncé par les soins amicaux du garçon, se vit emprisonné comme fabricant d'allumettes sans brevet. La prison, isolée du reste du monde ne donnait vue que sur le ciel ; du dehors elle présentait l’aspect d’une tour ; au dedans s'ennuyait Prométhée.

L’éditeur poursuit :

À ce régime [nourrir l’aigle dans sa prison pour le rendre beau] Prométhée dépérit. Même, il en mourrait si, à la suite d'une conférence qu'il a donnée sur le thème À chacun son aigle, son ami Damoclès n'était mort d'y avoir trop cru.

« D'ailleurs, ayant fait l'homme à mon image, je comprends à présent qu'en chaque homme quelque chose d'inéclos attendait ; en chacun d'eux était l’œuf de l'aigle ... Et puis je ne sais pas ; je ne peux expliquer cela. — Ce que je sais, c'est que, non satisfait de leur donner conscience de leur être, je voulus leur donner aussi raison d'être. Je leur donnai le feu, la flamme et tous les arts dont une flamme est l'aliment. Échauffant leurs esprits en eux je fis éclore la dévorante croyance au progrès. et je me réjouissais étrangement que la santé de l'homme s'usât à le produire. — Non plus croyance au bien, mais malade espérance du mieux. La croyance au progrès, Messieurs, c'était leur aigle. Notre aigle est notre raison d'être, Messieurs. »

Sur la tombe fraîche [de Damoclès], Prométhée improvise une causerie, bien différente de la première, et où il vante le destin de Mœlibée [berger virgilien des Bucoliques, compagnon de Tytire], l'homme heureux qui s'en va, nu, vers un bonheur champêtre. Après l'enterrement, il invite ses amis à manger avec lui l'aigle bien gras dont il a seulement gardé les plumes.

Si Charlus est Prométhée, le Narrateur est l’aigle, à défaut Zeus -un banquier « miglionnaire » chez Gide- qui « fabrique » la scène dans le désir d’affirmer sa toute puissance et de rejouer son histoire pour reclure le fugitif qui lui a échappé, l’aigle inspirateur de la vocation, qu’il faut finalement dévorer pour l’assimiler.

Dans les Réflexions conclusives de ces Nourritures terrestres avant la lettre, Gide annonce une esthétique proche de celle de Proust :

« Je soutiendrai qu'il faut croire ceci pour un artiste : un monde spécial dont il ait seul la clef. Il ne faut pas qu’il apporte une chose nouvelle, quoique cela soit énorme déjà ; mais bien que toutes choses eu lui soient ou semblent nouvelles, transapparues derrière une idiosyncrasie puissamment coloratrice. Il faut qu’il ait une philosophie, une esthétique, une morale particulières ; toute son œuvre ne tend qu’à le montrer. Et c’est cela qui fait son style. Il lui faut aussi une plaisanterie particulière – un drôle à lui. »

Comme souvent les deux auteurs divergent dans leur conception du temps, celui de Gide étant à sen unique – à moins que les contraires finissent par se rejoindre

« L'étrange faiblesse d’esprit, qui nous fait douter sans cesse que le bonheur de l'avenir puisse valoir le bonheur du passé est souvent notre seule cause de misère; nous nous attachons aux simulacres de nos deuils comme s'il convenait de prouver notre tristesse aux autres. Nous cherchons les souvenirs et les ruines, nous voudrions revivre le passé et souhaitons continuer encore des joies après qu'elles sont épuisées. » (Gide Prométhée mal enchaîné)

« Victor Hugo dit : Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent. Moi je dis que la loi cruelle de l’art est que les êtres meurent et que nous-mêmes mourions en épuisant toutes les souffrances, pour que pousse l’herbe non de l’oubli mais de la vie éternelle, l’herbe drue des œuvres fécondes, sur laquelle les générations viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en dessous, leur « déjeuner sur l’herbe ». ( Proust Le Temps retrouvé)


Le Christ aux outrages




William-Adolphe Bouguereau La flagellation du Christ 1880
Jamais dans aucun autre texte que celui de Proust il n’est question d’un Prométhée « flagellé ». l’analogie est inopérante si l’on ne s’interroge pas sur le sens de ce supplice substitué à celui de l’arrachement du foie.


Les récits de flagellation abondent dans la mémoire collective, de l’initiation des adolescents de Sparte aux débordement érotiques des saturnales, masquant souvent l’idée d’expiation, mais aussi celle d’une forme de sexualité orgiaque : le corps démembré à travers le rituel de l’écoulement du sang se fait corps divinisé, corps d’Atys et d’Orphée, satyres de la bacchanale dionysiaque, corpus christi, corps du mystique aux stigmates. Ainsi, comme les participants de la fête des fous attestée du 12è au 16è siècle (fête des calendes, entre Noël et l’épiphanie) Gesualdo, prince, compositeur visionnaire et mystique, assassin du couple adultère formé par sa femme et son amant qu’il surprit en pleine action, se faisait régulièrement fouetter par des adolescents « pour chasser ses démons ». On peut dire en empruntant le terme à Lévy-Strauss que le supplice est même le mythème principal de la passion du Christ.

«Père Saint, regarde ton Fils vêtu comme un fou, qui répare la folie de tant de créatures quand elles tombent dans le péché! (…) Jésus torturé, ton Amour passe d'un excès à l'autre. Je vois que tes bourreaux prennent des fouets de corde et te battent sans pitié, à tel point que ton Corps infiniment saint devient tout livide. Comme ils poursuivent dans leur fureur, ton Sang précieux coule sur le sol. Mais cela ne leur suffit pas, deux autres bourreaux prennent la relève avec cette fois des chaînes de fer crochu. Aux premiers coups, tes Chairs, broyées et blessées, se déchirent davantage et tombent en lambeaux sur le sol, et tes Os se découvrent. Ton Sang coule à flots, tellement qu'il forme une flaque au pied de la colonne. Mon Jésus, mon Amour dépouillé, tandis que tu subis cette tempête indescriptible de coups, j'embrasse tes Pieds divins afin de pouvoir prendre part à tes Souffrances et d'être couverte de ton Sang précieux! » journal de La Servante de Dieu Luisa Piccarreta (commencé en 1899)
On entrevoit ce qu’il y a de blasphématoire à représenter monsieur de Charlus, parangon de vice en figure du rachat et d’amour universel. L’art occidental n’a jamais redouté de mélanger paganisme et christianisme, le sexuel et le sacré, ce que Proust savait pertinemment, remarquant -avec l’anachronisme qui est sa signature- dans son premier article publié sur Ruskin :

« Dans les symboles païens et dans les symboles chrétiens, l'identité de certaines idées religieuses devait le frapper. M. Ary Renan a remarqué, avec profondeur, ce qu'il y a déjà du Christ dans le Prométhée de Gustave Moreau. »


Fustigation thérapeutique
« Il y a tout de même du bon monde chez les riches. Moi je me ferais tuer avec plaisir pour un type comme ça », dit Maurice, qui, évidemment, n’accomplissait ses terribles fustigations sur le baron que par une habitude mécanique… 
 
Le terme fustigation évoque évidemment le monde des châtiments militaires (de l’antiquité à nos jours) mais on oublie souvent qu’elle a été aussi, de longue date considérée comme un traitement médical, et particulièrement appliquée dans les cas d’intempérance, de névrose ou d’hystérie. Or Charlus est fou :
Ce fou savait bien, malgré tout, qu’il était fou, qu’il était la proie d’une folie dans ces moments-là… 
 
Et la maison de Jupien est aussi dans son genre particulier une « maison de santé » :
Chez Jupien, comme dans les maisons de santé, on n’appelait les gens que par leur prénom tout en ayant soin d’ajouter à l’oreille, pour satisfaire la curiosité des habitués ou augmenter le prestige de la maison, leur nom véritable.
 
La flagellation des fous nous apparaît comme une lointaine pratique médiévale, mais, et principalement appliquée aux débordements sexuels féminins, elle se prolonge tardivement au XXè siècle. C’est Charcot, dont Freud suivit les leçons publiques qui inventa une ceinture avec des tiges en acier de 4 cm censées pénétrer la peau au niveau des trompes de Fallope afin d’empêcher la génération d’hormones et ainsi soigner les nymphomanes. Sa méthode s’accompagnait de bains d’eau glacé et de flagellation Certains ouvrages de médecine décrivent les traitements suivants : Bromure de potassium, valériane, opium, morphine. Pour le traitement de la crise : Eau froide, compression des ovaires, flagellation. A l’inverse la fustigation avec des orties (l’utication) était considérée comme un moyen de lutter contre l’impotence la frigidité, les paralysies hystériques, l’incontinence, la constipation, ou la léthargie.


Michel Caire Soigner les fous
Aimé Tartivel rappelle que « Titus, disciple d’Asclépiade, prétens que les maniaque doivent être fouettés pour leur rendre le bon sens » (article « flagellation » du Dictionnaire encyclopédique scientifique et médical, 1878). Et lorsque Fodéré l’assimile aux autres punitions corporelles », flagellation est à entendre comme usage du fouet. Bien entendu, l’on ne doit recourir à ces expédients « qu’à la dernière nécessité », mais lorsque seuls les coups « et les coups redoublés », rétablissent le calme de certains maniaques, « ce serait faire un bien mauvais usage de la philanthropie, que de leur épargner l’unique moyen qui nous reste ». Quant à la fustigation « avec des verges », c’est, ajoute Fodéré, le « châtiment le plus convenable, soit parce qu’il ne produit d’autre mal que la douleur, soit parce que les fous le craignent plus que les coups de bâton ; et en cela, l’on ne peut admirer que combien ils se rapprochent des animaux ; car j’ai vu très souvent des chiens obéir avec plus de promptitude à la vue d’une verge, qu’à celle d’un gros bâton » (1817) Fodéré ne faisait ici que suivre William Cullen pour qui la crainte doit être opposée à l’excitation, surtout chez les maniaques (1784). L’on peut trouver un médecin adepte du fouet un siècle plus tard encore dans une indication différente : le britannique George R. Wilson, du Mavisbank Asylum, qui estime défectueux par que « trop bienveillant » le traitement des buveurs excessifs, ivrognes et autres dipsomanes, recommande de ne pas reculer devant les grands moyens : la correction physique, et pour les ivrognes « le supplice du fouet » (1898, J. Ment. Sci.)


Jugement dernier

 
Michel-Ange, lunette droite couronnant « le jugement dernier » de la chapelle Sixtine, représentant les saints transportant la colonne de la flagellation du Christ

A mon sens, en Charlus, « ce boche » offert aux outrages, c’est la guerre elle-même qui est fustigée, l’ordre esclavagiste qui fut la seule cause réelle du conflit des nantis. L’abomination qui est condamnée n’est pas celle de la perversion sexuelle ; son spectacle n’est rien d’autre qu’un hymne à la jeunesse sacrifiée. Le supplice de ce fou qui va mourir bientôt -pour renaître en fantôme égrillard- a moins à voir avec de quelconques pratiques « sadiques » qu’avec la transposition en acte d’une forme de mysticisme païen. A travers l’adhésion à son désir, son chemin de croix consenti est une métaphore de la libération, non pas la sienne, mais celle de ses créatures, ses partenaires d’occasion qui ne peuvent secouer leurs chaînes que par la révélation des secrets d’un autre monde. Pour lutter contre la malédiction de l’incarnation, il faut épuiser la chair, abuser d’elle. Lors du jugement dernier, seuls seront épargnés ceux qui ont aimé car leurs souffrances indiquent la voie de la rédemption. Même s’il ne sait pas ce qu’il fait, (c’est la condition du pardon évangélique), le baron de Charlus est devenu ce Christ érotomane des sectes gnostiques évoquées par Flaubert dans La tentation de Saint-Antoine (Caïnites, Nicolaïtes, Ophites, Borborites, Basilidiens et autres Séthiens) : « A moins de copuler chaque jour, l’homme ne pourra prétendre à la vie éternelle » (fait dire Epiphanius à Nicholas).

En regardant la guerre par le prisme d’un lieu de débauche, Proust suggère le point de vue optimiste qu’une résistance est possible. Les petits soldats du bordel ont appris sous le feu, dans l’enfer, que le libre arbitre et l’insoumission peuvent conduire à la liberté politique et sexuelle.

On comprend que le chapitre de la guerre se referme sur ce doublon qu’est l’évocation du sacrifice de Saint-Loup, sur lequel se méprennent ceux qui, pourtant de bonne foi, n’ont pas connu d’illumination :

[Françoise] prit immédiatement son rôle de pleureuse et commenta la mémoire du mort [Saint-Loup]de lamentations, de thrènes désespérés. (…) « Pauvre Marquis », disait-elle, bien qu’elle ne pût s’empêcher de penser qu’il eût fait l’impossible pour ne pas partir et, une fois mobilisé, pour fuir devant le danger. (…) Et comme elle aurait bien aimé pleurer et que je la visse pleurer, elle dit pour s’entraîner : « Ça me fait quelque chose ! »(…) Et plutôt, sans doute, par esprit d’imitation et parce qu’elle avait entendu dire cela, car il y a des clichés dans les offices aussi bien que dans les cénacles, elle répétait, non sans y mettre pourtant la satisfaction d’un pauvre : « Toutes ses richesses ne l’ont pas empêché de mourir comme un autre, et elles ne lui servent plus à rien. » Le maître d’hôtel profita de l’occasion pour dire à Françoise que sans doute c’était triste, mais que cela ne comptait guère auprès des millions d’hommes qui tombaient tous les jours malgré tous les efforts que faisait le gouvernement pour le cacher. Mais, cette fois, le maître d’hôtel ne réussit pas à augmenter la douleur de Françoise comme il avait cru. Car celle-ci lui répondit : « C’est vrai qu’ils meurent aussi pour la France, mais c’est des inconnus ; c’est toujours plus intéressant quand c’est des gens qu’on connaît. »

A quelle extrémité conduit le récit ? A une critique presque cynique des conséquences d’un conflit qui n’a servi qu’à décimer les classes dangereuses. « Ceux qu’on connaît » pour les charlistes, c’est le petit personnel, ceux qui n’ont qu’une seule force, celle de leurs bras, et leur nombre.
Saint-Loup, délesté de sa croix par l’exercice du vice, est, dans une dernière vision, énlevé vers le ciel par les anges aviateurs.

J’ai souvent pensé depuis, en me rappelant cette croix de guerre égarée chez Jupien, que si Saint-Loup avait survécu il eût pu facilement se faire élire député dans les élections qui suivirent la guerre, grâce à l’écume de niaiserie et au rayonnement de gloire qu’elle laissa après elle, et où, si un doigt de moins, abolissant des siècles de préjugés, permettait d’entrer par un brillant mariage dans une famille aristocratique, la croix de guerre, eût-elle été gagnée dans les bureaux, tenait lieu de profession de foi pour entrer, dans une élection triomphale, à la Chambre des Députés, presque à l’Académie française. L’élection de Saint-Loup, à cause de sa « sainte » famille, eût fait verser à M. Arthur Meyer des flots de larmes et d’encre. Mais peut-être aimait-il trop sincèrement le peuple pour arriver à conquérir les suffrages du peuple, lequel pourtant lui aurait sans doute, en faveur de ses quartiers de noblesse, pardonné ses idées démocratiques. Saint-Loup les eût exposées sans doute avec succès devant une chambre d’aviateurs. Certes, ces héros l’auraient compris, ainsi que quelques très rares hauts esprits.

L’opposition entre les véritables serviteurs du peuple à qui il faut encore « qu’il pardonnent [leurs] idées démocratiques » et les corrompus portés au pouvoir par la niaiserie de leur clientèle, est soulignée par cette allusion, devenue incompréhensible au lecteur d’aujourd’hui, à Arthur Meyer (1844-1924), figure symbolique de l’ennemi de classe, pleureuse au service du grand monde et de leurs successeurs, les profiteurs de guerre de la grande bourgeoisie. C’est à ce public mondain et conservateur qu’était destiné le journal Le Gaulois, dont il devint directeur en 1882. Soutien du boulangisme il complota avec la duchesse d’Uzès pour le retour de la monarchie. Petit-fils de rabbin, converti au catholicisme en 1901, il fut un antidreyfusard forcené et épousa la comtesse de Loynes (nom de guerre), ex pensionnaire de bordel, demi-mondaine reconvertie en égérie de l’Action Française, patronne de salon aux champs-Elysées, puis rue de l’Arcade, derrière laquelle on devine les profils de la dernière Gilberte et de sa mère, Mme de Forcheville.

Le dernier paragraphe de M. de Charlus pendant la guerre, anticipe sur ce temps d’après, récupéré que les tenants de l’Ordre moral bourgeois tentent de récupérer : Proust y condamne sans appel les financiers véreux, les politiques corrompus de tous bords, les dames du grand monde qui s’y rallient et ne sont la plupart du temps – pour dire les choses crûment, que de vieilles putes infiltrées dans les salons du faubourg Saint-Germain, où elles n’auraient jamais été reçues du temps de leur jeunesse galante. « La fortune vient en dormant, mais pas en dormant seule » disait Caroline Otero.

Mais, grâce à l’apaisement du Bloc national, on avait aussi repêché les vieilles canailles de la politique, qui sont toujours réélues. Celles qui ne purent entrer dans une chambre d’aviateurs quémandèrent, au moins pour entrer à l’Académie française, les suffrages des maréchaux, d’un président de la République, d’un président de la Chambre, etc. Elles n’eussent pas été favorables à Saint-Loup, mais l’étaient à un autre habitué de Jupien, ce député de l’Action Libérale qui fut réélu sans concurrent. Il ne quittait pas l’uniforme d’officier de territoriale bien que la guerre fût finie depuis longtemps. Son élection fut saluée avec joie par tous les journaux qui avaient fait l’« union » sur son nom, par les dames nobles et riches, qui ne portaient plus que des guenilles par un sentiment de convenances et la peur des impôts, tandis que les hommes de la Bourse achetaient sans arrêter des diamants, non pour leurs femmes mais parce que, ayant perdu toute confiance dans le crédit d’aucun peuple, ils se réfugiaient vers cette richesse palpable, et faisaient ainsi monter la de Beers de mille francs.

Quelle est la clausule étonnante de ce réquisitoire ? Un tableau paradoxal des restes miteux de la vraie noblesse féodale chassée par les bolcheviques, qui semble, par antiphrase et en dépit de ses protestation d’effroi, autant fasciner et réjouir le Narrateur que la scène entrevue derrière la petite fenêtre de la chambre 43 :

Tant de niaiserie agaçait un peu, mais on en voulut moins au Bloc national quand on vit tout d’un coup les victimes du bolchevisme, des grandes-duchesses en haillons, dont on avait assassiné les maris dans des brouettes, et les fils en jetant des pierres dessus après les avoir laissés sans manger, fait travailler au milieu des huées, et enfin jetés dans des puits où on les lapidait parce qu’on croyait qu’ils avaient la peste et pouvaient la communiquer. Ceux qui étaient arrivés à s’enfuir reparurent tout à coup, ajoutant encore à ce tableau d’horreur de nouveaux détails terrifiants.

Brichot dans ses articles remplis de lieux communs n’avait rien vu venir :

Certes, les articles de Brichot étaient loin d’être aussi remarquables que le croyaient les gens du monde. La vulgarité de l’homme apparaissait à tout instant sous le pédantisme du lettré. Et à côté d’images qui ne voulaient rien dire du tout (… « Lénine parle, mais autant en emporte le vent de la steppe »), c’étaient des trivialités telles que : « Vingt mille prisonniers, c’est un chiffre » ; « Notre commandement saura ouvrir l’œil et le bon » ; « Nous voulons vaincre, un point c’est tout. »

Ce fou de Charlus, ce défaitiste, était un peu plus clairvoyant :

Or nos nationalistes sont les plus germanophobes, les plus jusqu'auboutistes des hommes. Mais après quinze ans leur philosophie a changé entièrement. En fait, ils poussent bien à la continuation de la guerre. Mais ce n'est que pour exterminer une race belliqueuse et par amour de la paix. Il suffit qu'un de leurs critiques se soit converti au nationalisme pour qu'il soit devenu du même coup un ami de la paix. (…) Je m'attends un de ces jours à me voir placé à table après un révolutionnaire russe ou simplement après un de nos généraux faisant la guerre par horreur de la guerre et pour punir un peuple de cultiver un idéal qu'eux-mêmes jugeaient le seul tonifiant il y a quinze ans. Le malheureux Tzar était encore honoré il y a quelques mois parce qu'il avait réuni la conférence de La Haye. Mais maintenant qu'on salue la Russie libre, on oublie le titre qui permettait de la glorifier. Ainsi tourne la Roue du Monde. »
La séquence majeure du Temps retrouvé se clôt, qu’on l’approuve ou non, sur la révolution, et comme disaient les cadets russes sur le palier de Jupien : « Après tout, on s’en fiche !».


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