mardi, juin 12, 2018

Malheur aux pauvres, aux malades et aux feignants!

 Update: et voilà que ce soir, je vois un bâtiment militaire, oh pas grand chose, une conserve, croiser la route du NGV de retour de Corse et se diriger au large de la baie vers la route habituelle des bateaux de l'île de Beauté... Au cas où sans doute. Comme les hélicoptères (noirs) qui ne cessent de survoler la côte et le chemin des contrebandiers. Mais dans quel but? A quoi bon envoyer l'armée reluquer les sentiers à 30km de la frontière italienne? Je ne crois pas que ce soit pour débusquer les points d'eau et les piscines (soumises à impôts) comme avant. Je ne pense pas non plus que ce soit pour protéger la population des tirs de missiles puisque nous avons rejoint la grande coalition des régimes fascistes du pourtour méditerranéen.

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Le gouvernement ne s’est exprimé que mardi matin sur la situation du navire humanitaire bloqué depuis dimanche en Méditerranée avec 629 migrants secourus à son bord.
Le Monde.fr avec AFP | • Mis à jour le
 
La réaction tardive de la France, mardi 12 juin au matin, au sort de l’Aquarius, navire d’une association bloqué depuis dimanche en Méditerranée avec 629 migrants secourus à son bord, a provoqué des regrets, voire a suscité la colère, d’une large partie de la classe politique.
Face au silence du gouvernement, les nationalistes corses ont offert, tôt dans la matinée, à l’Aquarius d’accoster dans l’un de leurs ports. Il sera finalement accueilli à Valence par l’Espagne, seul pays à s’être proposé à le recevoir :
C’est à la suite de cette proposition que le gouvernement français est sorti prudemment de sa réserve.
  • Macron et le gouvernement sortent de leur silence

Attendue, la réaction du chef de l’Etat a fini par arriver. Emmanuel Macron a dénoncé en conseil des ministres la « part de cynisme et d’irresponsabilité du gouvernement italien », qui a refusé d’accueillir l’Aquarius, a rapporté le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux.
Le chef de l’Etat « a tenu à rappeler le droit maritime », qui dispose « qu’en cas de détresse ce soit la côte la plus proche qui assume la responsabilité de l’accueil ». « Si un bateau avait la France pour rive la plus proche, il pourrait accoster » en France, car « c’est le respect du droit international », a ajouté le président, qui a salué le courage de l’Espagne, selon le porte-parole.

[Tiens donc, la Corse est plus éloignée de la Sicile que l'Espagne?]

Le premier ministre s’est dit « heureux » mardi devant l’Assemblée nationale de la décision de l’Espagne :
Edouard Philippe a « pointé le non-respect » par l’Italie de ses « obligations », selon lesquelles l’Etat le plus proche d’un bateau en détresse doit le secourir, l’Aquarius se trouvant au large de la Sicile. L’Italie « a choisi de ne pas le faire et donc de méconnaître ses responsabilités », a déclaré M. Philippe.
Interrogé par le député LRM Pieyre-Alexandre Anglade, le premier ministre a répondu que « cet épisode extrêmement cruel et douloureux montr[ait] qu’il n’y a pas d’espoir d’une solution nationale à ce problème ». « La réponse ne peut être qu’européenne », a-t-il dit, ajoutant que le « sujet sera[it] évoqué » mardi et mercredi prochains lors du conseil des ministres franco-allemand à Berlin.
Si la France soutient l’Espagne dans sa proposition d’accueillir l’Aquarius à Valence, elle demande néanmoins à l’Italie de revenir sur son refus d’accueillir le navire pour éviter un long périple supplémentaire aux migrants qui s’y trouvent, a déclaré mardi le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.
[Ben voui, Tartuffe, entre-temps ceux qui crèveront seront toujours des charges en moins!]
Avant eux, sur Sud Radio, le secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Baptiste Lemoyne, avait qualifié de « facile » la position de Gilles Simeoni, dans la mesure où ce dernier n’est « pas aux responsabilités ». Puis, Nathalie Loiseau, ministre auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, avait déclaré sur LCP :
« Nous n’avons pas été saisis d’une demande de la part de l’ONG SOS-Méditerranée pour une raison simple, c’est que pour se rendre en France, c’est aussi plusieurs jours de mer, dans une mer qui n’est pas bonne, avec des passagers qui ne sont pas en bonne santé. »
[Faites-nous rire. Oh, les corses, vous n'avez pas le droit de sauver des gens quand nous n'en voulons pas. N'oubliez pas que vous êtes une petite colonie entretenue par notre pitié]
  • Levée de boucliers à gauche et au sein de la majorité

A gauche comme au sein de la majorité, les réactions à l’attitude de l’exécutif ont fusé. L’eurodéputé écologiste Yannick Jadot a salué sur Twitter la proposition corse, fustigeant au passage le gouvernement : [oui, je coupe la phrase d'Hamon, les traîtres seront embarqués dans la même charrette que ceux qu'ils servent, les communistes, on verra au cas par cas, ils en reste deux ou trois d'honnêtes] quant aux députés communistes, ils ont dénoncé le « silence extrêmement coupable du gouvernement et du président Macron ».
La France insoumise a estimé dans un communiqué signé de son groupe parlementaire que « l’Espagne a sauvé l’honneur de l’humanité ». Pour le groupe presidé par Jean-Luc Mélenchon, « par son silence, la France s’est faite complice du premier ministre d’extrême droite en Italie. Elle est malheureusement dans la lignée de sa loi asile et immigration ».

  • La droite partagée, l’extrême droite applaudit

A droite, les avis sont partagés. Laurence Sailliet, porte-parole Les Républicains (LR), a regretté qu’« Emmanuel Macron n’[ait] pas pris position ».
Le député de la Manche Philippe Gosselin a également déclaré à l’Assemblée nationale que « sur l’Aquarius, nous ne sommes pas très glorieux » :
« Pour moi, il y a non-assistance à personnes en danger. Je fais partie de ceux qui veulent des contrôles fermes aux frontières, sans angélisme aucun. (...) Pour autant une fois que les gens sont en bateau , avec des blessés , des enfants et des malades, c’est une atteinte à l’humanité que de ne pas les accueillir! »
En revanche, le député (LR) des Alpes-Maritimes Eric Ciotti a clairement affiché sur CNews son refus d’accueillir l’Aquarius dans « aucun port français, ni Corse, ni Nice, ni Marseille ». « On veut que Nice devienne Lampedusa [île italienne où des centaines de milliers de migrants ont débarqué ces dernières années] ? », a-t-il lancé, disant espérer « qu’il y aura une extrême fermeté là-dessus des autorités françaises ».
Seule l’extrême droite a salué unanimement la décision italienne de refuser d’accueillir le navire humanitaire. « La réaction de Salvini est salutaire (…) Il faut qu’ils retournent d’où ils viennent », a tweeté Marine Le Pen.
[Pauvre fille! fallait pas se coucher devant les maître-chiens pour que la justice t'oublie!]
L’un après l’autre, les cadres du Rassemblement national (RN, ex-FN) se sont félicités sur les réseaux sociaux depuis lundi de la décision de Matteo Salvini, le nouveau premier ministre italien, allié du RN à Bruxelles :
En séance plénière au Parlement européen, mardi, le député européen RN Nicolas Bay a lui aussi évoqué la « méthode » Salvini, déclarant qu’il était « urgent » de « mettre en œuvre une véritable coopération européenne pour défendre efficacement les frontières extérieures en s’inspirant de l’action de la Hongrie hier et de l’Italie aujourd’hui ».
[ Faire le jeu du pouvoir consiste uniquement à se montrer plus dégueulasse que lui.]


Dans un communiqué intitulé « Bravo Salvini ! », Nicolas-Dupont Aignan a également salué la décision italienne. Le président de Debout la France a « regretté en revanche » que l’Espagne « décide d’ouvrir ses ports », critiquant « la politique folle de l’Union européenne ».
  • Madrid appelle à la solidarité européenne

A Madrid, le tout nouveau ministre des affaires étrangères, Josep Borrell, a insisté sur « la nécessité pour les Européens (…) de faire face de manière solidaire et coordonnée à un problème qui est celui de tous, et non pas pendant un an celui de la Grèce, l’année suivante celui de l’Italie », dénonçant :
« L’Italie a reçu un flux énorme de migrants et il n’y a pas eu jusqu’à présent beaucoup de solidarité de la part des autres pays européens. »

Au suivant !

D'hôpital en hôpital, je commence à connaître la chanson. L'année où j'étais emprisonné pour suspicion de tuberculose imaginaire (les multiples examens étaient tous négatifs, on m'avait menacé pour que donne mon "consentement éclairé" de me retirer ma grand-mère centenaire que je soignais, et de faire piquer mon chat, certainement contaminé lui aussi.)
Et puis, avec un seul comprimé destiné à faire baisser l'urémie (causée par la quadri-thérapie contre la tuberculose, qui a accessoirement fait baisser de plusieurs dixièmes mon acuité visuelle) j'ai développé un syndrome de Steven Johnson : pour ceux qui ne savent pas, c'est un genre de choc anaphylactique qui provoque un gonflement des muqueuses et leur saignement continu -surtout les lèvres dans mon cas, et on me reprochait de tacher les draps-, la desquamation des plantes de pieds et des paumes des mains, -je vous passe les effets sur le sexe...- L'état était tellement spectaculaire que tous les allergologues venaient prendre des photos, et il doit y avoir quelques dizaines de portraits de moi à poil qui traînent dans les archives des CHU locaux.

J'avais pour voisin de chambre à l'époque un charmant dominicain à qui ses frères portaient des bouteilles de grands Bordeaux de la cave du monastère, que nous partagions allègrement la nuit venue. Il se souvenait très bien que la connasse qui me traitait avait assassiné, dans la même chambre de l'aile-droite du service des maladies infectieuses un de ses meilleurs amis l'année précédente. Je ne commettrai pas l'erreur de livrer son nom en pâture à ceux qui seraient heureux de s'en préserver, car plus tard, ses collègues médecins ou chef de service, après m'avoir fait croire qu'elle avait quitté l'hôpital, ont tenté de me persuader qu'il s'agissait d'une autre pétasse homophobe et que je me trompais de criminelle. Je me souviens très bien d'elle, en petite culotte sous sa blouse blanche, juchée sur ses talons hauts, de l'itinéraire qu'elle prenait sur le gravier des jardins de l'hosto pour rejoindre draguer ses étudiants à la cantine (ceux qu'elle envoyait pratiquer des ponctions sternales qui n'aboutissaient jamais parce que les mecs flippaient même quand j'étais d'accord. Ça c'était le matin-même de ma sortie, après qu'elle avait été confondue par le chef de service et qu'elle ait échoué à me convaincre de pratiquer une biopsie du foie).
Ce n'est pas du roman, non plus que les idées que j'ai nourries à l'époque de l'attendre derrière un buisson pour débarrasser le monde de sa nuisible personne. J'aurais dû porter plainte, mais contre ce genre d'autorité, le tort retombe toujours sur l'accusateur.

Aujourd'hui, les patients, âgés de préférence, meurent simplement dans les couloirs en attente de lits disponibles ; pour répondre à la crise sanitaire, les macronistes ferment encore plus de lits d'hôpitaux. La saleté et la décrépitude des locaux n'inquiète que les infirmières obligées de faire le travail des femmes de ménage absentes et d'appliquer les traitements de médecins étrangers (moins chers) dont elles ne comprennent pas les consignes.

En tant que frontalier, je peux maintenant me faire soigner à l'étranger. On pratique toujours à outrance les mêmes examens inutiles, dont tout le monde se fout à mesure qu'on monte les échelons qui en réclament de nouveaux, mais, avec les mêmes budgets les locaux sont nettoyés, le personnel est sympathique, les chirurgiens, sans dessous de table, paraissent plus compétents et moins je m'en foutistes. Ils n'ont pas la même obsession de renvoyer les patients en phase terminale mourir chez eux pour faire baisser les statistiques. Ils tentent de les faire survivre ! Je sais que je ne peux pas complètement leur faire confiance, mais, la nuit, toutes les portes des services ne sont pas fermés à clés, ce qui laisse un espoir en cas d'urgence, de déserter (première consigne de survie: en cas d'hospitalisation repérer immédiatement la cartographie des issues de secours, ne serait-ce que pour fumer une clope ou boire une bière, c'est ce que je faisais déjà en allant visiter ma mère à la maison de retraite.)

Je ne mange plus de viande (ça non plus n'est pas pris en compte dans les établissements français, ni les interdits confessionnels, ou juste catho alors!), je ne suis plus de la viande à torturer pour des expériences qui gonflent artificiellement les budgets et les fonds de roulement de vos morgues, et à la place des médicaments interdits, j'emporte dans mon sac un couteau en céramique que les détecteurs de métaux ne repairent pas.

Sans la pression des proches, je ne me soumettrai évidemment plus à ce type d'expérience, j'attendrai tranquillement la mort que la médecine comptable et numérisée me promet depuis une vingtaine d'année, sans résultat.
Mais, on n'est jamais libre de n'agir que pour soi dans la vie. Alors ?

dimanche, juin 10, 2018

maintenant, cessons de rire

Chlordécone : les Antilles empoisonnées pour des générations

"La quasi-totalité des Guadeloupéens et des Martiniquais sont contaminés par ce pesticide ultra-toxique, utilisé massivement de 1972 à 1993 dans les bananeraies.
LE MONDE | • Mis à jour le | Par
 

Récolte dans une bananeraie de la propriété Dormoy, à Capesterre-Belle-Eau (Guadeloupe), en novembre 2000.
Il a vu ses collègues tomber malades et mourir tour à tour sans comprendre. « Cancer, cancer, cancer… C’est devenu notre quotidien. A l’époque, on ne savait pas d’où ça venait », se souvient Firmin (les prénoms ont été modifiés) en remontant l’allée d’une bananeraie de Basse-Terre, dans le sud de la Guadeloupe. L’ouvrier agricole s’immobilise sur un flanc de la colline. Voilà trente ans qu’il travaille ici, dans ces plantations verdoyantes qui s’étendent jusqu’à la mer. La menace est invisible, mais omniprésente : les sols sont contaminés pour des siècles par un pesticide ultra-toxique, le chlordécone, un perturbateur endocrinien reconnu comme neurotoxique, reprotoxique (pouvant altérer la fertilité) et classé cancérogène possible dès 1979 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Ce produit, Firmin l’a toujours manipulé à mains nues, et sans protection. « Quand on ouvrait le sac, ça dégageait de la chaleur et de la poussière, se rappelle-t-il. On respirait ça. On ne savait pas que c’était dangereux. » Il enrage contre les « patrons békés », du nom des Blancs créoles qui descendent des colons et détiennent toujours la majorité des plantations. « Ils sont tout-puissants. Les assassins, ce sont eux, avec la complicité du gouvernement. »
La France n’en a pas fini avec le scandale du chlordécone aux Antilles, un dossier tentaculaire dont les répercussions à la fois sanitaires, environnementales, économiques et sociales sont une bombe à retardement. Cette histoire, entachée de zones d’ombre, est méconnue en métropole. Elle fait pourtant l’objet d’une immense inquiétude aux Antilles, et d’un débat de plus en plus vif, sur fond d’accusations de néocolonialisme.
Tout commence en 1972. Cette année-là, la commission des toxiques, qui dépend du ministère de l’agriculture, accepte la demande d’homologation du chlordécone. Elle l’avait pourtant rejetée trois ans plus tôt à cause de la toxicité..."

Ce fragment d'article du Monde (le reste est payant -ce qui constitue en-soi un moyen d'éviter d'informer, pour ne pas dire plus) est un début d'alerte sur un scandale, sans doute comparable à celui de la contamination nucléaire des archipels tahitiens (ou des soldats exposés sciemment, pour pouvoir les étudier, aux radiations durant les essais en Algérie encore française).
Les cultures et la pêche dans les Antilles françaises sont désormais impropres à la consommation (oh, pas des indigènes évidemment) pour une durée estimée à plus ou moins 700 ans. La seule différence avec ce que prétendent ici, en métropole, les écologistes et les anti-nucléaires, est qu'il s'agit d'un fait prouvé et non d'une suspicion de "complot".

A moins de mutations génétiques qui rendent l'humain résistant, l'avenir de l'espèce est fortement compromis, ce qui n'est pas un mal, certes , mais constitue le naufrage inévitable de l'économie capitaliste, sans qu'elle semble préoccupée d'y survivre.
Les millions de morts soulageront le budget de l'Etat, et élimineront autant de dangereux protestataires qu'on ne manquera pas de qualifier de terroristes : aux termes de la loi, il s'agit néanmoins d'assassinat avec préméditation, voire de crime contre l'humanité, accusation à laquelle les responsables répondront, comme en 1945: "Mais... On ne savait pas?" Pas plus que les épidémies orchestrées, pas plus que la collusion avec les exterminateurs, nos ennemis qu'on arme dans la parfaite bonne conscience pour les dédommager des cadeaux qu'ils sont contraints de nous faire afin d'atteindre des objectifs qui finissent par se confondre avec les leurs.

Ah, ce commentaire n'a aucun sens, et peu le liront ; mais tous les autres à travers la bonne conscience et l'aveuglement le savent, sans comprendre, parce que la vie quotidienne est suffisamment difficile pour ne pas accéder à la responsabilité. Et sans doute, même ceux qui s'égareront à le lire, n'aimeront guère ce que j'en dis.
Tant pis!

Les bananes c'est bon, mangez-en !

mercredi, juin 06, 2018

WOOF!!!

Rions un peu avec l'actualité (c'est pas si souvent...) : vu sur le site de Sud-Ouest

Surpris dans le garage avec le chien, l’homme avait d’abord été soupçonné de zoophilie.

Cette femme rentrant au domicile conjugal, situé dans l’Agenais, n’aurait sans doute pas été plus surprise. Après avoir garé sa voiture devant la maison, et en ouvrant le garage, elle surprend un inconnu.
L’histoire aurait pu être celle d’un cambrioleur pris sur le fait, mais l’intrus, uniquement vêtu d’un tee-shirt, et donc l’intimité visible à l’œil nu, avait saisi le gros chien de la famille par le cou, comme s’il tentait de le ramener vers lui. Une posture équivoque.
Tout aussi interloqué de se trouver dans cette position inconfortable face à la propriétaire des lieux, l’intrus parvient à prendre la fuite.



Une tout autre histoire

Grâce au signalement donné, les gendarmes réussissent à retrouver l’individu et le placent en garde à vue pour violation de domicile et tentative de sévices sexuels sur un animal domestique.
"Il a affirmé être l’amant du mari, qui se trouvait dans la maison au moment où sa femme est rentrée"
La requérante n’était pas au bout de ses surprises. Au fil des auditions, l’homme a fini par livrer une autre histoire.
Il a affirmé être l’amant du mari, qui se trouvait dans la maison au moment où sa femme est rentrée, interrompant de faits, leurs ébats sexuels.
Une version démentie par le mari mais rapidement corroborée par les relevés téléphoniques, attestant d’échanges entre les deux hommes.
Le zoophile présumé a expliqué avoir voulu prendre la poudre d’escampette en entendant revenir madame, et désireux de faire cesser les aboiements du chien, avait tenté de l’attraper pour le remettre dans la maison.
L’amant a été remis en liberté à l’issue de sa garde à vue.


 Ah zut! ça c'est l'image correspondant à l'article suivant !..
Dsl , pas pu résister

vendredi, avril 20, 2018

centenaire de la mort de Jean Le Roy






26 avril 1918 Remember!

UPDATES

Article sur le centenaire du poète Jean Le Roy 
sur le blog Uniformes et stéréotypes présentant ses textes relatifs à la vie des soldats de 1918, augmenté de l'unique poème retrouvé de René Dalize.

Article sur Jean le Roy
comportant quelques uns de ses poèmes dont Le cavalier de Frise et la préface de Cocteau à la réédition des "textes retrouvés dans sa cantine" sur le blog Cocteau/Méditerrannée



Le livre

https://amisleguennec.wixsite.com/amisleguennec/books

lundi, mars 19, 2018

Postérité de René Crevel



Dora Maar Crevel dans le fauteuil de Rotin

Lire la première partie de l'article.

René Char: " C'est l'homme, parmi ceux que j'ai connus, qui donnait le mieux et le plus vite l'or de sa nature. Il ne partageait pas, il donnait. Sa main ruisselait de cadeaux optimistes, de gentillesses radicales qui vous mettaient les larmes aux yeux."
Dora Maar portrait de Crevel à contre-jour

"ça me serait égal d'avoir une toute petite vie très médiocre pourvu que je ne sois plus (enfin) toujours torturé dans ma chair."


 Dora Maar portrait solarisé


Nuit (1924) 

Picasso frontispice pour le poème Nuit de Crevel

Doucement pour dormir à l’ombre de l’oubli
ce soir
je tuerai les rôdeurs
silencieux danseurs
de la nuit
et dont les pieds de velours noir
sont un supplice à ma chair nue
un supplice doux comme l’aile des chauves-souris
et subtil à porter l’effroi
dans les coins où la peau se fait craintive, émue
pour mieux aimer, pour avoir peur
d’un autre corps et du froid.
Mais quel fleuve pour fuir ce soir ô ma raison ?
C’est l’heure des mauvais garçons
l’heure des mauvais voyous.
Deux grands yeux d’ombre dans la nuit
seraient pour moi si doux, si doux.
Prisonnier des tristes saisons
je suis seul, un beau crime a lui


là-bas, là-bas à l’horizon
quelque serpent peut-être et glacé de n’aimer point.
Mais où coule, où coule au loin
le fleuve dont a besoin
pour fuir ce soir ma raison ?
Sur les berges vont les filles
leurs yeux sont las, leurs cheveux brillent,
Je ne sais rien dire à ces filles
dont ils sont
les mauvais garçons
dont ils sont
les fiers maquignons.
Je suis seul, un beau crime a lui,
Deux grands yeux d’ombre dans la nuit
seraient pour mot si doux, si doux.
C’est l’heure des mauvais voyous.

Crevel Picasso ou l'imagination critique (1931)

« Picasso, tonnerre aux mille voix dont chacune couvrirait les derniers échos dégénérés du bel orage romantique, feu à faire fondre le caramel réaliste et flamber les brouillards beaucoup plus impressionnistes qu'impressionnants, les mousselines en lambeaux et les nympheas du gâtisme. Picasso par toute son œuvre s'affirme le meilleur juge actuel de notre planète... Sur une plage cet été, Picasso a su persuader à ces nageuses cyclopéennes d'accoucher de pieuvres très extravagantes, quoique en peau de monsieur et de dame comme il faut, avec des caleçons de bain fort dignes. Picasso a continué, parfait, l'œuvre critique de Rimbaud, de Lautréamont, de Huysmans, tous trois acharnés dès le début du dernier tiers du siècle précédent à remettre tout en cause. »





Marius-Bébé volant, Mme Hebdoméros


Enfant, comme je l’ai dit, on avait tout fait pour me dégoûter des animaux. Or, voici deux ans, des amis qui me savaient seul et malade dans un sanatorium, m’envoyèrent un fox à poils durs.
(...)
monsieur mon chien bondissait et rebondissait et bondissait encore, pour inspecter, dans ses moindres détails, ma chambre.
J’essayai bien de l’arrêter en lui insinuant ce dicton classique en Albion : « Un chat, un jour, mourut de curiosité. » Malgré sa haine de la gent féline, il n’en continuait pas moins.
À cause de la chanson :

Marius hisse-moi
Que je voie la fusée volante
Marius hisse-moi
Que je voie la fusée voler.

Il devint Marius, puis Bébé volant.
 
J’ai toujours interprété mes excellents rapports avec Marius-Bébé volant, comme une revanche de l’animal, c’est-à-dire de tout ce dont ma jeunesse, à tort ou à raison, s’estimait avoir été frustrée.
De maître à chien, les choses ne vont jamais sans quelque érotisme.
Lui, bien entendu, aimait à se frotter contre ma jambe, ne demandait qu’à me prouver la virtuosité de sa longue langue rose.
Pour moi, lorsque je l’avais, de l’anglais, fait passer au marseillais, je n’ignorais pas comment pouvait s’interpréter la chanson de la fusée volante. Quant au sobriquet de Bébé volant, n’évoque-t-il point le phallus napolitain, ailé, tel un chapeau de Mercure.
Or, quelques jours après avoir pris connaissance de mon horoscope, qui, justement, me déclarait peu favorables les animaux domestiques, Marius-Bébé volant se perdit et demeura introuvable. Les amis qui me l’avaient donné, m’envoyèrent, alors une chienne caniche.
(...)
Coïncidence, elle s’appelait Marianne.
En souvenir de Marius-Bébé volant, je lui en voulais, comme d’une imposture, de ce nom qu’elle ne s’était pourtant point donné à elle-même.
À cause de tout ce qui m’inquiétait sous cette apparence de chienne, et, parce qu’elle n’était pas sans rapport avec le héros de Chirico, elle devint Mme Hebdomeros.
Or, Mme Hebdomeros, est-ce le surnom qui le voulut, ne dura qu’une semaine.
Elle courut après une auto (durant le passage de laquelle, je l’avais tenue au collier) la rejoignit, alla donner contre un pneu, de la pointe de son fragile bec de cigogne, et, pas même blessée, tomba.
Une lourde pelote de laine qui perd sa chaleur, sur une route, au soir tombant, jamais je ne pourrai plus, sous un autre aspect, me figurer la mort. Dans mes rêves, le regard de Mme Hebdomeros se ralluma, ne se ralluma que pour s’éteindre.
À la minute où elle se laissait aller de toute sa masse, une autre masse faisait une chute simultanée. C’était mon sexe qui se détachait à l’instant que Mme Hebdomeros n’avait plus le courage, la vie de se laisser tenir sur ses quatre pieds de midinette. 

De ce rêve, fallait-il conclure, selon le psychanalyste, que la peur puérile des chiens exprimait déjà le complexe de castration ? ou au contraire, la complaisance systématique à ressusciter de vieilles hantises avait-elle redonné pieds et pattes à une obsession, pour la relancer à mes trousses ?

René Crevel, le Clavecin de Diderot, 1932 (Des très dérisoires thérapeutiques individuelles)


A Jacques-Emile Blanche :
Domaine de la Conque, Valence-décembre 1927
Après une année nomade et assez ratée, vous ne pouvez pas savoir, cher ami, combien réconfortants me sont les signes de mes amis qui ne m'oublient pas. La Suisse fut une longue et double déception. Genève d'abord où le soigneur d'Allington qui a fait des merveilles pour les autres n'en fit guère pour moi, puis Davos, d'où j'ai fui, car la tristesse m'y aurait écrasé. J'ai voulu faire mon petit Gide et tâter de l'Afrique. Mais à Marseille, crachements de sang. Un médecin me donna pour les arrêter une potion qui a déterminé des vomissements si violents que, toute une nuit, mon intérieur se déchira comme un vieux chiffon.
Personne dans mon cœur. Rien dans ma tête et souvent une sale jalousie qui m'empoisonne le sang. Je n'ai ni fièvre, ni bacille. Il y a cent ans mon mal aurait été romantique. Aujourd'hui il ressemble au dégoût? Depuis des mois je me suis habitué à considérer ma vie comme finie. J'essaie de réagir, d'essayer à nouveau d'espérer au futur (sic) possible, mais il y a des heures bien longues et les médecins se contredisent de telle sorte que je ne sais que faire. Cette résurrection des horribles souvenirs d'enfance qu'on avait tout fait pour oublier.
(...) Mon seul soutien fut l'amitié. Ce que Gandarillas a fait pour moi aide un homme à vivre. (...) Je n'ai même plus la volonté de redevenir un homme libre au moins quant à ses poumons. Je vais tâcher de faire encore patience au moins jusqu'en avril, et alors je rentre à Paris et ma vie se vivra sans sacrifices aux soigneurs. Il y a des nuits où l'on a bien envie d'avaler assez de cachets de Dial Cyba pour que le sommeil devienne éternel.
Pardonnez cette longue jérémiade. Votre mot m'a touché à un moment pénible et parce que je rappelle les après-midi d'Auteuil, je vous avoue mes pauvretés. Souhaitez qu'un miracle d'amour (je ne pense pas à la chair) enfin me tire de ce marasme.




Berlin

photo Lili Baruch (in Querschnitt n°4)


De l'automne 1927 à mars 1928, Crevel termine sa convalescence dans le luxueux appartement parisien de Gandarillas au 6 rue des Marronniers, qui offre une vue panoramique sur Paris.

Le couple embarque en voiture pour Berlin dans le but de consulter un spécialiste qui préconise une opération à laquelle Crevel n'est que trop pressé de se soumettre.
Crevel qui souffre de tuberculose depuis plusieurs années est à nouveau malade" Il vient à Berlin pour consulter un spécialiste le Dr Nuverricht réputé pour pratiquer avec succès un nouveau type d’opération dans sa clinique Esculape de la Augsburgerstrasse" Il subira un premier pneumothorax le 7 février qui ne donnera pas les résultats escomptés. Fin février, nouvelle hospitalisation pour tenter une opération consistant à couper les nerfs qui relient le poumon au diaphragme pour faciliter la respiration" Crevel était déjà familier des maisons de santé et des sanatoriums mais c'est semble-t-il à cette époque qu’il comprit que ses espoirs de guérison étaient vains et qu’il devait désormais compter avec la maladie? Cette prise de conscience qui va assombrir sa vie et ses écrits peut expliquer aussi son attitude au cours de ce séjour berlinois. (Michel Collomb)
Evoquant la mutilation, Ezra Pound écrira : "De toute façon, Crevel était pleinement réel, d'une authentique jeunesse, authentique en tout et apparemment en parfaite santé malgré la ligne rouge du pneumothorax, là où on lui avait enlevé une côte."

Les rencontres et les commandes (dont L'Hommage Paul Klee ) retardent l'intervention. Crevel est déjà bien connu à Berlin, grâce à la traduction rapide de La Mort difficile effectué par Klaus Mann (fils de Thomas). Dans Le tournant, son autobiographie, Klaus Mann (sans doute l'un des rares amoureux transis et insatisfait de Crevel, évoquant sa physionomie "moitié archange, moitié boxeur" écrit :
" Son charme foudroyant - il était peut-être en effet l'être le plus doué de charme que j'ai jamais connu- comportait un élément tragique et sauvage, une sorte d'emportement désespéré, qui venait du cœur même de son être et se communiquait à tous ses gestes, ses paroles et ses regards. Ses yeux étaient quelque chose d'indescriptible, de vastes étoiles emplies de lumière, élargies comme par une panique constante ou un ravissement sans fin. Il était amical et généreux, mais il pouvait aussi devenir agressif et même cruel. Son intégrité fanatique se révoltait contre tout ce qui était bas ou vulgaire. J'étais parfois troublé et même horrifié par la rigueur de ses jugements, la véhémence de ses réactions. Son antipathie envers certaines puissances et institutions avaient un caractère presque maniaque."

Mais en janvier 1927, Klaus n'est pas en Allemagne, contrairement à Gide, qui vient, cinq ans après sa première visite, donner une série de conférences pour lesquelles Crevel distribue abondamment invitations et tracts. Contre toute attente la présence de Gide redonne à Crevel une force de travail qu'il pensait perdue.

"Ses m'ont m'ont redonné du courage. J'ai acheté du papier pour travailler" écrit Crevel à Marc Allégret (l'amant de Gide), ancien camarade de lycée à qui il fait des déclarations d'amitié renouvelées :
"J'aimerai Berlin toute ma vie parce que c'est là que j'ai été sûr pour toujours qu'on s'aimait comme des frères".

Vente de la correspondance au "petit Allegro' augmentée de photos prises par le même :
"Et maintenant que l'amour (Coconote [Mc Cown]) est défendu à moi-même, par moi-même, de grandes, de belles amitiés comme la tienne peuvent seules me redonner ce courage lyrique sans quoi la vie ressemble à une sale raie au beurre noir."

photo Marc Allégret


 L'enfant bleu

A Berlin, comme le sexe -trop d'offres!- la drogue est facile, à la pharmacie au coin de la rue. L'amour proscrit, Crevel croit pourtant le retrouver auprès de Dorothea, dite Mopsa Sternheim (décoratrice de théâtre, opiomane, fille de l'écrivain dont le divorce a causé un récent scandale).Tony de Gandarillas semble s'être consolé auprès du frère de Dorothéa, Klaus.


 Tony, Klaus, Sanssouci 1928

Crevel joue avec un projet de mariage, relancé par un fantôme d'enfant dont il se croit le père (et qui serait en réalité -s'il a jamais existé- celui de Marc Allégret, dont Mopse était tombée follement amoureuse).

Crevel à Marc Allégret." Quoiqu'il advienne j'attends la fin. Le miracle de Mopse fut de m'aider à ne pas souhaiter cette fin prochaine".

Dorothea "Mopse" Sternheim

Etes-vous fous? raconte en partie cette illumination berlinoise :

 "Les yeux de la jeune Berlinoise, ces yeux dont tu ne t’es pas même donné la peine de constater la couleur exacte, déjà tu as subi leur charme. A l’extrême limite du soir, de l’indécision, leur regard rédempteur s’est allumé."

                                                        Êtes-vous fous ?, 1929
 
Journal de Mopsa : "Mauvaise conscience du temps gâché. Souffert comme une bête à cause de Marc et là-dessus dégoût,répulsion devant la souffrance en elle-même – et je sais bien que toute cette affaire est une passade sans importance. Quelle juiverie mon cœur!"


"Je voulais avoir un enfant de [un blanc] pour débarrasser ma conduite de toute cette frivolité parce que je sens à quel point cette fois je peux me porter garante. Mais  jamais aussi peu de réponse n’est venu d’un homme que j’aimais."
Après le départ de Berlin d'Allégret le 18  février,  elle note:

"Ce soir. Ivre morte, peut-être pour une fois sincèrement. Marc Marc Marc Marc! Je l’aime. Le trouve pas à la hauteur, sans classe, protestant – et pourtant. Pourquoi mon  Dieu   ? pourquoi  ?  Et  pourquoi  pas René  ?"


Mopse à son tour vient à Paris, où elle retrouve  Klaus Mann. Tout espoir d'amour fou cultivé en Allemagne s'effondre. A Crevel qui veut la voir tous les jours Mopse reproche son empressement, sa instinct de propriétaire petit-bourgeois, sa brutalité. Sur l'idée de mariage auquel Crevel tient toujours elle refuse de répondre. Elle suit pourtant au bal blanc des Noailles, celui pour lequel Etienne de Beaumont met en scène un divertissement gothique, suivi de la projection du Faust magique de Jean Hugo sur une musique d'Auric et de la première audition d'Aubade de Poulenc. 



 Christian Bérard, Boris Kochno, Jean Michel Frank, Emilio Terry, Marie Laure de Noailles 
 photo Man Ray


Crevel la présente comme une simple "amie berlinoise".
"Le plus triste fut de ne pouvoir dire que Mopsa m'aimait de façon à devenir ma femme" confie Crevel à Allégret.

C'est peu après son retour en Allemagne où Crevel ne peut la suivre, les médecins lui ayant de nouveau prescrit un repos absolu, que Mopsa annonce à Crevel qu'elle est enceinte. 
Crevel a pu croire, un moment que la réalité rejoignait le fantasme qu'il avait créé ; névrose d'écrivain!
Il se précipite chez la diseuse de bonne aventure (comme s’il n’en existait pas de mauvaise).
Quatre à quatre il grimpe les cinq étages. (...)

Déjà les courants d’air ne lui ont pas si bien réussi à ce garçon ! Il aimait le vent à la folie. Prétexte à de jolis symboles. Mais un citadin n’a guère de tempêtes à sa disposition. Pour traduire, à coups moyens terrestres, l’ouragan, il a laissé portes et fenêtres battantes. D’où un méli-mélo pulmonaire. La carcasse ne fut jamais bien fameuse. Maintenant il a la fièvre, il tousse… Il exècre cette rauque chanson, qui, d’ailleurs, a dû finir par réveiller la Pythonisse, puisque se traînent des savates de l’autre côté de la porte qu’on ne tarde plus à ouvrir.
L’homme prévient qu’il déteste le passé, et le présent. Il n’est venu que pour le futur. Il fait le vide en soi. De ce qu’il fut, de ce qu’il est, survit, seule, une frénétique fringale d’imaginer. Il ferme les yeux afin que nulle vision trop actuelle ne s’interpose entre l’avenir et ses paumes.

À mille lieues, sous les mers du futur, elle voit :
— D’abord un mariage avec une rousse. Vous aurez été présenté à la fiancée, à l’étranger, au cours d’un voyage.(...)
Voyage de noces en Italie.

À Venise la rouquine s’aperçoit qu’elle est enceinte. Neuf mois plus tard elle accouche d’un enfant bleu. La garde n’en croit pas ses binocles, mais le médecin, encore un qui aime la peinture et s’y connaît, pense qu’on ferait une jolie aquarelle de la maman et du bébé. Hélas ! ce poupon excentrique meurt de jeunesse, à l’âge de trois minutes. Cher innocent dont la tête pesait trop lourd à la fragilité du cou, les années suivantes ta pauvre mère te donnera tout un arc-en-ciel de frères et sœurs non plus viables que toi. C’est la faute du papa qui s’est trop fatigué. (Etes-vous fous?)


Nouvel embrasement :
A Mopse: "Je pense beaucoup à notre petit bleu, il paraît qu'il pourra naître sans être un monstre, m'a dit le docteur Pique-Cul. J'aimerais ce gosse s'il vivait".
"Mais toi qui es la forge où se fabrique ce personnage, tu as seule le droit d'en faire ce que tu veux".

Las, la forge se trouve rapidement un autre forgeron... elle décide d'épouser précipitamment le Baron Carl Rudolph von Ripper, médiocre peintre cubiste et surréaliste (qui deviendra, mais après 1940, l'un des plus remarquables dessinateur réaliste de son temps).


A cause de son séjour dans la légion étrangère (il a été blessé en Syrie), Crevel jamais avare de dénominations affectueuses et ironiques, le surnomme " le Légionnaire". Mopsa le désigne dans son journal comme Jack [the Ripper, of course] ("Et ça m’excite presque dans ma vieille âme de joueuse de savoir si je parviendrai à le faire|[à propos de l'avortement en juillet 1929] car Jack je t’aime sans mesure !")

von Ripper (année 30)


La réalité  dépasse le fantasme. Devant Mopsa qui ne peut toujours pas l'aimer, c'est le mari qui tombe à la première rencontre au sanatorium, immédiatement amoureux, sinon tout à fait de Crevel, au moins de son corps torturé.

Le 12-10-1929 à Choura Tchelitchew

Choura, mon ange,

Tout est fou sur la terre.
Mopse se marie.
Pas avec moi.
Mais avec l'Autrichien charmant qu'elle avait amené pour lui tenir compagnie, ici, à Leysein. L'Autrichien est tombé amoureux de moi, et moi de lui. Avant de partir de Lausanne, il m'a demandé d'épouser Mopse. Il veut que nous vivions tous 3 ensemble à Berlin quand je serai guéri.Choura, cet amour à 3 a fait mon bonheur les dernières semaines de Leysin avant mon opération. Il a fait mon bonheur à Lausanne? Mais, de retour ici, il me torture. Pourquoi rien n'est-il jamais simple. Et je pense à l'enfant qu'on n'a pas laissé naître et Mopse ne parle jamais de son mariage, n'écrit pas. L'autrichien Ripper écrit de longues, d'admirables lettres qui me donnent de lui une nostalgie infinie. Mais Mopse qui dit tenir tant à moi a des silences qui équivalent à des mensonges. Choura, avant que Mopse ne vienne en août, je glissais tout doucement à la mort. Elle m'a ressuscité. Mais elle joue avec le feu. Aimer à la fois un homme et une femme, en être aimé et séparé. Lui m'écrit qu'il y a une place pour moi dans leur futur appartement. Mais quand irai-je à Berlin? Choura, l'automne est venu ce matin. Il pleut. Je ne suis pas triste, mais je voudrais dormir, dormir.
Que tout devienne simple enfin.
Un étudiant iboune [comprendre homosexuel, Iboune était le surnom du frère de Choura, Pavel] (te l'ai-je écrit?) est venu me voir, mais je ne veux que la solitude.
Pardon de t'écrire tant de moi, ma chérie.
Toi, soigne-toi.
A Paris, fais tout ce qu'il faut pour savoir à quoi t'en tenir et prendre une résolution nette, même si elle est aussi brutale qu'une thoraco?
Douchinka chérie, je t'aime et je t'embrasse.

De cet amour témoigne le meilleur portrait de Crevel et, sans aucun doute le meilleur pastel de Ripper

Carl Rudolf von Ripper


 " A force d’être seul j’ai besoin d’être trois " ( à Étienne de Beaumont)

photo autographiée

A Etienne de Beaumont, Crevel rappelle le bilan de son séjour :«Berlin m'a grisé, puis ennuyé, puis irrité, puis amusé à nouveau. La santé ? Bonne apparemment mais d'ici quelques jours, j'entre en clinique.On va m'observer, me charcuter, me guérir."




La chute des corps



A Jouhandeau
[non datée, non signée, 1926].
Pouah ! J'ai les 2 poumons endommagés. Il y a un trou - une caverne disent les poétiques médecins... 
[non datée, été 1927, du Parksanatorium de Davos Platz, en Suisse].
... je n'ai pas foi dans ces montagnes où rien ne se fait par amour. Je suis aussi vert que par le passé et mon poumon gauche va mieux. J'ai encore dans le droit un trou (caverne disent poétiquement ces brigands de médecins) plus gros qu'un œuf de vanneau?
Dans les sanatoria de la "Montagne magique",  on charcute, on torture, on désintoxique, on achève avec les  moyens archaïques de la médecine castratrice. Ici, tout est blanc, le ripolin des couloirs, la teinte de la peau des cadavres en survie et comme il l'écrivait  de Davos à Marie-Laure de Noailles, "La neige tombe, retombe, surtombe, catacombes, hécatombe."

 

1929 : A Georges Poupet (directeur littéraire de Plon, un intime qui n'a jamais levé le petit doigt -Julien Green dixit- pour publier les derniers textes de Crevel quand ils étaient refusés par tous les autres éditeurs) :
"Je me détache des autres comme de moi-même. A table, il me semble,  que je suis un poisson d'aquarium plus de la même matière que les créatures que je vois et qui me voient, mais dont une transparence infranchissable me sépare. Ce n'est pas la maladie puisqu'ils sont malades eux aussi. Quoi?"
En juillet 1929, du sanatorium de Leysin, Crevel répond à Georgette Camille qui lui a parlé de collaborer à une nouvelle revue :  
j'espère une guérison pour ce printemps, j'ai joué mon dernier atout en me faisant couper les côtes. Ce sera la vie normale, ou la mort normale... 
A la comtesse encore :
On coupe les côtes. Il faut en arriver là. Car la sagesse me réussit encore moins que la folie.
A Etienne de Beaumont :
Cher. Aux grands mots les grands remèdes, à bon chien, bon rat, et à René Crevel les opérations. Ayant eu ici  malgré une sagesse exemplaire) une jolie petite rechute, le docteur, pourtant archi patient, se décide à l'opération.
Aux Jouhandeau
Faites de la bonne magie pour moi.

A l'annonce de l'opération qui a lieu le 13 Septembre, Mopse et Ripper se rendent au chevet de Crevel. Ils resteront sept semaines à Lausanne pour surveiller le convalescent. Comme son bras droit est encore paralysé, les deux amants prennent la plume à sa place.

Mopse à Choura Tchelitchew:
Je peux vous dire avec grande joie que René va beaucoup mieux, même le médecin est étonné tellement il fait de progrès. Evidemment, il ne peut pas encore se bouger, mais il est tranquille et frais et recommence à être d'une belle insolence, ce qui me tranquillise beaucoup parce que les premiers jours, il était d'une douceur à faire peur.

Ripper à Etienne de Beaumont :
Mon cher Comte, René va à merveille. Le voilà déjà assis dans un fauteuil pour presque la moitié du jour, d'une humeur épatante. On ne peut pas espérer mieux. Il restera encore dix à douze jours à Lausanne et retournera après à Leysin.
Dès qu'il réapprend à se servir de sa main droite, Crevel annonce à Marie-Laure de Noailles :
Opération réussie. Ma cicatrice (de 20 centimètres) a été photographiée pour le congrès de chirurgie. Plusieurs amis allemands et autrichiens se sont déplacés pour me tenir compagnie. Marc Chadourne, gentil et silencieux, est là aussi avec Emilio Terry toujours aussi spirituel. Moi, je le trouve très amusant, un ami parfait, avec qui l'on ne s'ennuie jamais.
 Dali Portrait d'Emilio Terry

A Etienne de Beaumont :
La petite Sternheim et Ripper se marient. Pour me donner un foyer. Ce système ressemble un peu à celui du personnage mythologique qui mange ses enfants pour conserver un père. Moi, je me fais l'effet d'un mineur en maison de correction. Quand je pense à un futur, je ne sais plus par quel bout je pourrai prendre la vie.

A Mopse :
Comme je voudrais être à la pension Vos? Décidément il ne faut plus se quitter. Moi, je veux guérir à cause de toi, du Légionnaire. Alors vous deux soignez-vous bien l'un l'autre pour que votre Crecre vous retrouve. On m'a toujours prédit que ma vie serait belle à partir de la trentaine.
C'est Ripper qui lui répond :
Tu viendra en cinq mois d'ici, au plus tard, habiter chez nous. Je pense tout le temps à notre belle vie à trois et je me réjouis que ce seront nous qui donnerons au monde le spectacle de la parfaite et grande alliance triple. Crecre je tremble de joie quand je pense à ça. Quel bonheur la vie nous a réservé... Je crois que ce sera le ciel sur la terre.

Mopsa, elle, se montre de moins en moins passionnée. Le rêve se perd pour elle dans les fumées de l'opium et la compréhension progressive qu'elle ne parvient à éprouver de tendresse que pour des femmes. La course en avant se poursuit. Mopse finira par rejoindre sa mère en exil à Paris quand Ripper arrêté emprisonné et torturé par les nazis dès 1933 ne devra sa fuite en Angleterre puis aux USA qu'à une série de pressions diplomatiques.


Le 22 février 1940, cinq ans après la mort de Crevel, Mopsa confie à son journal
Je pense sans cesse à René, je le sens existant. Si PROCHE. Sa mort est un trou béant dans ma vie, irréparable, d’où tout le bonheur s’en va, goutte après goutte. Souvent c’est comme si ma vie me quittait pour aller vers lui et lui donner forme à nouveau. René ! Le seul reproche que je me fais c’est de l’avoir mal aimé, lui mon frère parmi les hommes. René, je t’aime tant !

La photo envoyée à Eluard et Gala au retour à Leysin

Crevel crût-il lui même très longtemps à la belle histoire ? puisque il écrivait à Choura dès l'automne 1929 :
Je reste ici jusqu'au 15.
Je me lève un peu.
Demain, s'il fait beau je descendrai même au jardin.
Je passerai l'hiver en Suisse et si je guéris je crois que j'irai en Allemagne ou en Italie.
Je voudrais avoir une petit maison (où il y aurait toujours une chambre pour Foinfoinovna. Mais hélas son Foinfoin se ruine et il a passé l'âge de faire le gigolo.
Eugénie [Eugene Mc Cown] (je pense à elle quand je parle de gigolo) est venue me voir. Elle a une exposition en Amérique cet hiver. Elle est joyeuse et inconsciente.
Je voudrais faire un grnd roman. J'espère que l'électricité qu"on m'envoie dans le bras va le guérir.
Pourquoi ne vas-tu pas maintenant à Pau où l'automne est très beau.
Ne prends pas froid. Je t'aime. Je t'embrasse
Si cet échec a sans doute joué dans la précipitation avec laquelle Crevel s'est jeté dans l'engagement politique, le calvaire médical se poursuit :

1930, à Georges Poupet :
On me dit que tout va bien, mais les cicatrices ont sauté et ce sont les deux abcès qui suppurent. Je suis défait moralement. Un coup de lune m'a valu une heure de vraie folie. On me donne des calmants et on me dit des balivernes. Si seulement on me laissait me promener dans les corridors. Mais la nuit, sans dormir avec la lune, la méchanceté d'une planète a raison du dernier courage.
Le 18 juillet 1930, Crevel dresse pour Poupet un bilan tragique de deuils où il compte Jacques Rigaut, Kit Wood, Yvonne George, la chanteuse qu'aimait Desnos (et Mopsa), Jeanne Bourgoint. Et il conclut: «Je ne croyais pas que ce qui fut notre jeunesse (gens et rêves) si vite s'effondrerait dans la mort.»


Lettre de Crevel à Élise Jouhandeau,1933 :
Le docteur est content de moi. Mais je reste toujours au lit. J'ai joué ma dernière carte en venant ici. Il faut que je gagne la santé. Sinon, rien ne vaut plus la peine. Si je guéris, il me semble que je renaîtrai pour une autre vie. J'ignore laquelle. J'ignore avec qui (...) Je rêve d'un grand et beau livre. Je ne sais par quel bout le prendre et puis je commence à devenir exigeant avec moi-même et je ne veux rien faire plutôt que faire médiocre (...). C'est comme si j'étais en gestation. La maladie c'est le ventre d'une mère pour moi...
"Mon poumon à moitié en danger, c'est trop. J'en ai pleuré hier. Aujourd'hui, il est vrai, on m'a un peu consolé. J'ai du sang superbe, qu'on m'a dit. "
Lettre à Jean-louis de Faucigny-Lucinge, 1933
Je supporte bien 3 ou 4 semaines, mais après 28 jours de chaise longue, d'huile de foie de morue, de piqûres et de nourriture sans sel, je me sens devenir fou et n'ai d'autres ressources que d'aller arroser ma folie d'un assez sinistre whisky en compagnie d'autres toussotants.

Lettre à Choura Tchelitchew 1934
Moi je suis en Suisse, faisant cures sans sel, sel d'or, chaise longue, huile de foie de morue. Ce n'est guère gai. C'est démoralisant, c'est usant pour la cervelle. Enfin, Ibounovna, je me fais une raison. J'ai toujours des bacilles et une petite caverne au sommet du poumon qui a eu la thraco. L'autre étant plein de cicatrices, mais bon. 

A Tota Cuevas,  Davos, hiver 1935 :
Je ferai ma chance puisqu’on fait soi-même sa chance et sans doute sa tuberculose. Espérons même que j’aurai la grande chance de m’en refaire une autre, de tuberculose. C’est si réconfortant, apaisant de passer les plus belles années de sa vie en Suisse, à geler, à regarder ses crachats par transparence, etc. […] Je suis un raté, une fois pour toutes. J’ai perdu mon stylo ce matin. Si je ne le retrouve pas, j’aurai un peu moins la tentation de vouloir me manifester. Et puis j’ai déjà trente-quatre ans et l’homme qui fait sa chance après avoir vécu meurt.



L'arbre à Méditation (Salmigondis, la grande Marmelade)

 

Le Grand Livre dans lequel tout littérateur rêve d'enfermer le monde depuis l'exemple de Proust, Crevel l'a inachevé plus d'une fois. Depuis 1930, il travaille à une sorte de journal du sanatorium, mélange de pamphlet, d'opinions critiques, de considérations sur le déclin physique, qu'il intitule Salmigondis, puis pense à rebaptiser . Ce texte, le dernier publié (L'Arbre à Méditations 2013) déroute tous les éditeurs potentiels, et même les amis les plus proches. 

 




Dans un dernier effort de cohérence, Crevel finit par en tirer un substrat narratif qui devient Les pieds dans le plat dont même Eluard, en séjour thérapeutique à Davos s'attribue le mérite de la "réfection" :


Lettre de Paul Eluard à Gala, 1933 
Le roman de Crevel prend des proportions phénoménales. Il s'est remis, sur mon conseil à y travailler et c'est du plus heureux effet. Ce livre dont, dans sa première version, je n'étais pas très enthousiaste, que je trouvais un peu gratuit et inutile, est maintenant admirable.
Merci pour la faute de grammaire, mais Gala, devenue Dali, savait pertinemment que Crevel avait réécrit l'essentiel de ce qui était alors
La Grande Marmelade, chez elle, en Espagne.

Mais reconnaissons-le, gans ma note 16 du texte définitif des pieds dans le plat, Eluard est là, en effet :
Dans ce sanatorium, où les juifs sont mal vus par les chrétiens et où l’assistance est telle que je n’aurais pas eu le courage d’y rester cinq minutes sans la présence d’Éluard, mon passé, mon probable futur de tuberculeux ayant déjà laissé six côtes dans la bagarre me valurent de prendre une belle rage à la lecture des lignes que Panaït Istrati a eu la nauséabonde sottise d’écrire en tête de son dernier livre. Cet ouvrage, annonce-t-il, cet ouvrage que j’ai arraché ligne par ligne aux griffes d’une tuberculose parvenue à son dernier degré, je le dédie en hommage au pauvre corps humain qui lutte héroïquement avec cette impitoyable maladie, à tous les tuberculeux de la terre, qu’ils soient de braves gens ou des canailles.


On y retrouve avec Les pieds dans le plat les mêmes personnages, sans doute plus incarnés, une objectivation de la critique politique et sociale, sans que la violence du propos soit vraiment atténuée, à travers une sorte d'Hitler-Hindenbourg en jupons, opposée à une chrétienne fascisante, mère d'un avorton, l'auteur lui-même.


« Et dire que notre mère voulait la couper à ceux qui ne la mettent pas là où il faut ! »
En écho, Espéranza se demande : « La couper à qui ne la met nulle part ? » Mais elle répugne à toute inutile violence. Elle ne va pas mutiler son fils, elle va, tout bonnement le faire circoncire, pour lui apprendre. Lui apprendre quoi ? La vie, pardi.
Elle le mène donc chez un chirurgien qui, bien chapitré, lui découvre une appendicite et sait le persuader de se laisser opérer.
Au réveil, effrayé par une douleur non localisée là où il s’y attendait et incapable de penser que la partie avait été sacrifiée au tout, il pousse un cri si déchirant que ta mère, assise à son chevet et en train d’écrire, pour passer le temps, quelques cartes postales, renverse sur sa blouse immaculée d’infirmière d’opéra-comique, le contenu d’un stylo qu’elle avait, à l’aube de ce jour chirurgical, fort à propos, rempli d’encre rouge. Par la suite, elle s’intéressera plus que de raison aux pansements, tiendra à disposer elle-même les compresses autour de la cicatrice. À voir toujours les mains de sa mère tachées de son sang le plus intime, le fils sent un besoin de vengeance naître en lui. Il voudrait que toutes les créatures du sexe expiassent pour l’une d’entre elles. Il imagine de très savantes blessures. Mais, a-t-il un corps à sa disposition, sa couardise n’ose tailler dans les chairs. Il fuit, va au bordel, demande une pensionnaire qui ait ses règles ou, si par malheur, aucune de ces dames ne se trouve indisposée, asperge celle dont il a dû se contenter du contenu d’un flacon de sauce tomate.(...)
Dans un avant-épilogue suivant une diatribe politique qui serait sans aucun doute censurée dans la belle France de 2018, Crevel livre quelques clés des événements de son ultime auto-fiction:
 Le fils d’Espéranza : L’auteur-spectateur, entre l’âge de quatre et dix ans, chaque fois qu’il reçut une gifle de la preste main maternelle, se disait que s’il était le fils de la putain du rez-de-chaussée au lieu d’être celui de l’irréprochable dame du quatrième, tout s’arrangerait. D’où le mythe de l’enfant séduisant.
(...) Ce fils d’Espéranza qu’il avait d’abord rêvé d’être, il en a fait ce qu’il aime à croire son contraire, il en a fait son contraire et pour mieux s’en réjouir le quatorzième convive a (autrement dit, j’ai, moi), parsemé sa route de quelques fleurs qui furent sur la mienne.
D’où cette circoncision que l’auteur-spectateur a lui-même subie à l’âge de trois ans. Elle lui a laissé des souvenirs inavoués d’une telle force et en telle quantité que, malgré nombre de revanches voluptueuses, ses cauchemars jusqu’au printemps 1932 confondaient le sang et le sperme. Mais il a (j’ai) revu, en avril dernier, la plage de Saint-Jean-de-Luz où, durant l’été de 1909, ma mère, vêtue d’un costume tailleur de serge impeccablement blanche, écrivait des lettres, tout en surveillant mes jeux au bord des vagues. Une lame d’une violence inattendue soudain faillit l’emporter. La mère renversa son stylo. Le capuchon dudit stylo tomba, se perdit dans le sable, tandis que l’encre rouge qui l’emplissait tachait la robe blanche.
Le symbolisme de cet incident était trop clair pour qu’il n’en fût point fait cadeau au gringalet. Après l’avoir mis en possession de ce viatique, je n’avais plus qu’à le laisser voler de ses propres ailes.
(...)
Il se tire un coup de revolver dans la poitrine. Bien entendu, il se rate. On le transporte à l’hôpital. On l’endort et il se réveille au sommet d’une pyramide de chapeaux pointus, d’où il embrasse un tel horizon que viennent spontanément sur sa langue les mots à dire pour être compris de tous, même des cailloux. Les mots font des phrases, les phrases un livre. Le livre s’appellera : Des os, du poil, du sang. Il sera le livre par excellence. L’auteur de cette bible nouvelle, sans doute, entendrait-il les critiques facétieux le traiter de Barrès des chiens. Mais qu’importe ! Il s’agit seulement de savoir ce que pensent, ce qu’en pensent les cormorans errant en rang autour d’un corps mourant.

Le texte de l'Arbre nourrira aussi différents articles polémiques égrenés jusqu'en 1935.

début 1932, à Marie-Laure de Noailles, Davos :
J’ai travaillé formidablement à une chose que sans doute personne ne voudra publier. Mais tant pis. Je l’ai lu à Giacometti que j’ai rencontré à Saint-Moritz.

Giacometti s'enthousiasme pour le texte et souhaite réaliser le frontispice de l'ouvrage. Ce sera d'ailleurs son premier essai en matière d'estampe.



A Nora Auric
  je crois que j'ai écrit un livre très clair qu'on trouvera emmerdant choquant grossier méchant (et d'abord méchant pour moi-même, car je ne m'y fais pas de quartier). Pour Giacometti, j'avais trouvé, aussi, les idées magnifiques, mais pour moi, surréaliste, I play the game et le jouerai jusqu'au bout, serait-ce à mes dépens. Vous direz que mes moyens d'expression ne sont pas les mêmes que ceux de Giacometti. C'est vrai, mais j'ai perdu mes tribunes ou plutôt j'ai renoncé à celles que je croyais équivoques et je pense que de tout mon travail résultera, dans un placard rue Nicolo, une masse de papiers, sans possibilité d'éditeurs.
Lors de la publication des Feuilles éparses (ensemble de poèmes et articles édités en revue) en 1965 chez Louis Broder, Giacometti se souviendra sans doute de l'Arbre à méditations :


Un pommier ne mange pas ses pommes. Le solitaire, arbre à méditation, comme d'autres à pain, beurre ou fromage, que fera-t-il de ses fruits ? Nulle prairie à ses pieds n'étale un tapis de complaisance et le sol qui se refuse aux fringales d'aujourd'hui ne recevra non plus, demain, ce qui, mûr, pourrait vouloir laisser sa branche.
Défeuillé de présent à n'oser rêver de bourgeons futurs, gnome en bois de regret, recroquevillé dans une écorce que ne tendent ni souvenirs, ni espoirs, déchu de l'animal ou végétal, les comparaisons pépiniéristes et forestières ne jouent, à son endroit, que pour le blâme. Pas moyen de baptiser lianes les bras, les jambes, que l'immobilité a si vite démusclés, ni liserons les mains qui, avant de se faner à jamais, se joignent sur la poitrine afin de gratifier le plus symbolique des organes et son tabernacle à toit de côtes d'une délectation d'ailleurs aussi morose que celle des aubes par trop abandonnées.


Exemplaire de Valentine Hugo Chère Valentine, vous tirez leurs secrets des visages romantiques, alors Les Pieds dans le plat sont un peu intimidés de dire bonjour et amitiés et souvenirs à celle qui met les figures dans leurs rêves. Votre René".
Cet envoi apparaît en fac-similé incrusté de laiton dans le tableau de Valentine Hugo Portrait des Poètes surréalistes



Valentine Hugo "La Constellation Surrealiste" (Paul Éluard, André Breton, Tristan Tzara, Benjamin Péret, René Crevel, René Char)


Le portrait (il faut le dire, assez mauvais, avec ces arcs de cercles évoquant soit un rideau de dentelle anglaise soit une lame de scie circulaire) que publie Valentine Hugo dans son ouvrage sur les écrivains surréalistes accentue la méprise qui fera de Crevel "l'ange sacrifié".



A Klaus Mann, 1935 :
En France, nous avons un homme qui avant et pendant la révolution de 1789 fut un des hommes les plus audacieux sexuellement, les plus révolutionnaires pratiquement et intellectuellement. Ce fut le marquis de Sade. Si je réécris un nouveau roman, je veux qu’il soit très explicite du côté sexuel. Dès qu’il y a puritanisme, il y a danger pour la révolution, puisque le puritanisme étant un effet sexuel de la réaction, cette réaction-là risque fort d’en entraîner d’autres.



Photos de groupe avec deux renégats

L'engagement de Crevel aux côtés des surréalistes devient inconditionnel à partir de 1931, au moment où il n'a plus de temps à consacrer à l'écriture romanesque et se tourne vers des positions politiques radicales. Sa révolte et son appel à la révolution laissent ses éditeurs frileux, perplexes, voire hostiles, il ne peut plus compter que sur les confidentielles "éditions surréalistes" pour répandre ses réflexions critiques
N'est-il pas significatif que dans toutes les représentations de groupe, il occupe une position presque extérieure, non de son fait, mais comme si on redoutait déjà de le côtoyer :


Paul Éluard, Jean Arp, Yves Tanguy, René Crevel.
Tristan Tzara, André Breton, Salvador Dalí, Max Ernst, Man Ray.

 Man Ray 1930

Yves Tanguy Crevel

En 1922 déjà dans le tableau de Max Ernst, il se trouve seul de trois quart dos; intéressé seulement par le théâtre du monde où l'on croirait qu'il joue avec une maison de poupées.

Max Ernst, une réunion d'amis (les surréalistes en 1922)

premier rang de gauche à droite: René Crevel ( Max Ernst (sur les genoux de Dostoïevsky ), Theodor Fraenkel, Jean Paulhan, Benjamin Péret, Johannes Th. Baargeld, Robert Desnos.
arrière : Philippe Soupault, Hans Arp, Max Morise, Raffaele Sanzio, Paul Eluard, Louis Aragon (ceint de lauriers), André Breton, Giorgio de Chirico, Gala Eluard


Breton, Dali, Crevel Eluard


Seul parmi les surréalistes, Dali a véritablement aimé et compris Crevel. Dali, comme lui s'est plusieurs fois trouvé sous le coup des menaces d'exclusion, non pas pour des raisons politiques, mais parce que ses œuvres contenaient aux yeux des culs-serrés trop d'éléments triviaux et d'allusions sexuelles jugées vulgaires.

 
 Dali L'énigme de Guillaume Tell

Cette œuvre, où Guillaume Tell a les traits de Lénine, père ridiculisé, s'attira les foudres de Breton, qui tenta même de la détruire et réclama l'expulsion de Dali du groupe surréaliste.

Dali Mobilier fantastique

Crevel paragraphe final de Dali ou l'anti-obscurantisme
Comme Freud ressuscita Œdipe, il a ressuscité Guillaume Tell.
Ce sylvestre personnage qui joue à l’arbalète avec une pomme sur la tête de son fils, et dont le sens paternel ne se révolte pas plus que celui d’Abraham sacrifiant Isaac ou Dieu le père Jésus-Christ, ce Guillaume Tell ressuscité dans des tableaux et des poèmes, couronné de roses, une poitrine de femme ballottant sur un torse contourné et la verge hors du caleçon, plus noueuse que ces branches, au long desquelles il grimpe, un pain entre les dents, parce qu’il mérite bien de donner son nom à quelque complexe, il aura le plus beau monument de simulacres au centre de la ville dialectique que les doigts, la plume, les pinceaux, la parole, les rêves, l’amour de Dali, à toute minute, métamorphosent.

Dali Guillaume Tell

Carnets de Jacques-Emile Blanche :
De René Crevel, un essai sur le peintre Dali, le Catalan surréaliste dont les peintures d'un érotisme morbide, monstrueux, exaltent l'imagination du pauvre enfin tuberculeux. "Dali ou l'anti-obscurantisme." Elucubration en moins de 30 pages où il croit remuer de profondes pensées - style détestable, incohérent, rabâchages communistes, révolutionnaires,  galimatias prétentieux issu des proses d'Aragon, de Breton, d'Eluard. Sa dédicace porte : "A J.-E. Blanche qui va rigoler un bon coup. Amicalement". Non, cher petit René, je ne rigole pas du tout. Vous êtes devenu "sérieux". Vous n'avez plus de jeunesse. Karl Marx n'était pas fait pour vous ; vous êtes bien plus dans votre élément naturel chez le comte Charles de Noailles et sa femme, arrière-petite-fille du marquis de Sade, archi-millionaires "sympathisants", dites-vous, de la cause bolchévique. (...) vous êtes "tirebouchonné" sur vous-même (une de vos expressions), noué. Toute votre aimable fraîcheur, déjà flétrie.

 Crevel Manuscrit de Nouvelles vues sur Dali et l'anti-obscurantisme (1933, première édition 1969)
Alors que tant et tant ont pris la psychanalyse pour une mare à complexes, où s’en aller mirer de sempiternelles délectations moroses, Dali, lui, n’était pas d’humeur à se laisser satisfaire par les pratiques d’un narcissisme de tradition classique et romantique à la fois, donc de tout repos. La masturbation n’est plus un petit passe-temps à fleur de peau. Voici Le Grand Masturbateur. Voici le sphinx des temps modernes. Un geste plus ou moins photogénique, une phrase bien tournée, une main complaisante, mais cela ne saurait suffire à résoudre ses énigmes. Et d’abord, la photogénie du geste, la tournure de la phrase, la complaisance de la main, elles nous apparaissent comme autant de nouvelles interrogations sur, pour, contre, dans ce monde que l’homme, son triste habitant, aujourd’hui plus que jamais, doit interpréter — fût-ce aux seuls mais décisifs éclairs de ses délires — pour le métamorphoser.
Dali Le grand Masturbateur


Les deux artistes se sont en quelque sorte mutuellement rendu service. On ne sait d'ailleurs lequel des deux posa pour la photo de Man Ray du 5ème numéro de la revue Minotaure.

Dali ou Crevel drapé

Dali Préface à la réédition de La mort difficile
On l'envoyait dans un sanatorium pour le désintoxiquer, et après des mois de soins assidus, de nouveau renaissait. Nous le voyions ressurgir dans Paris, débordant de vie comme un enfant joyeux, habillé comme un gigolo supérieur, éclatant, super-ondulé, crevant déjà d'un optimisme qui se donnait libre cours en générosités révolutionnaires, puis encore une fois, progressivement mais de façon inéluctable, se mettant à refumer, à se retorturer, crispé, recroquevillé comme une volute de fougère non viable.

René passa ses plus dures périodes d'euphorie et de "décrevelage" dans ce port-Lligat digne d'Homère et qui n'appartient qu'à Gala et moi. Ce furent les plus beaux mois de sa vie comme il l'a écrit lui-même dans ses lettres. Ces séjours prolongèrent sa vie d'autant.(...)

Crevel dans l'olivier
Il se levait avant moi, avant le soleil, et passait toutes ses journées entièrement nu dans l'olivette, face au ciel le plus dur et le plus lapislazulien de toute la Méditerranée (...). Il m'aimait plus que tous les autres, mais préférait encore Gala, que, comme moi il appelait l'olive, répétant que s'il ne trouvait pas pour lui une Gala, une olive, sa vie ne pouvait finir que tragiquement. C'est à port-Lligat que Crevel écrivit Les pieds dans le plat, Le Clavecin de Diderot et Dali et l'antiobscurantisme.

Dali Crevel Port Lligat 1932


Dieu et ma bite

Dali  Pain catalan 1932
Dieu c’était, c’est, ce ne sera jamais que l’Immobile.
Dieu c’est l’Immobile, parce qu’il occupe tout le temps, tout l’espace et n’a donc à se mouvoir ni dans le temps, ni dans l’espace.
Il est celui qui ne bande pas, qui décide les plus fiers bandeurs à ne plus bander.
Pour l’extase de se sentir à l’image de l’Immobile qui donc ne renoncerait à pieds et pattes, à ce qui se trémousse à l’entre-pattes.
Le clavecin de Diderot Dieu l'immobile

Dali La tour rouge (1930)
Des centurions très beaux gosses, les mollets serrés dans des guêtres d’or, en paraissaient d’autant plus et mieux nus, à l’instant que le genou saillait. Sous la peau brune, dès la rotule, montaient des muscles de fantassins, ombragés, juste, au sommet des cuisses, par des petits jupons de couleurs tendres, eux-mêmes, échappés de cuirasses dont le métal moulait pectoraux torses et hanches, mais s’échancrait, avec on ne peut plus de complaisance, pour dégager les épaules, le cou.
Vêtu d’une très élégante robe blanche, courbé sous la croix, au départ, Jésus offrait l’échine. De la minute où Ponce Pilate s’en était lavé les mains, le symbolisme sexuel avait été précisant. Jésus tombait, se relevait, c’est-à-dire avait joui, se retrouvait prêt à jouir, avait rejoui sous le fouet des athlètes aux costumes suggestifs.
(...)
Au jardin des Oliviers, sa solitude en rut avait eu soif de boire le calice jusqu’à la lie, entendez, sucer jusqu’à l’ultime goutte de leur sperme, tous ces membres virils que, dans la claire lumière de son dernier dimanche, il avait imaginés tendres rameaux, mais que l’orage du Golgotha devait métamorphoser en rugueuses, inexorables verges.
Pour le fils de Marie, de cette pauvre fille qui s’était crue vierge, toujours vierge, enceinte du Saint-Esprit parce que son imbécile de mari n’avait su la faire jouir, pour celui dont la vie prénatale, elle-même, s’était trouvée castrée, quelle revanche, lorsque le sexe de l’homme, de son semblable, de son père, d’instrument de fustigation, devint instrument de supplice plus précis, devint la croix, cette croix dont l’érection, au sommet d’une colline, déjà, faisait prévoir la nostalgie phallique, qui, de ses clochers, allait durant des millénaires, encombrer ce monde, qu’un abominable malentendu avait osé prétendre désexuer.
La croix-squelette de pénis-vampire.
Et ces clous qui pénètrent pieds et mains.
Et ces épines dont les pointes ont déjà traversé le crâne, hymen osseux qui ne peut, ne veut plus défendre le cerveau dont la molle masse, d’ailleurs, entend être possédée.
Mais alors, il y eut l’éponge de vinaigre, c’est-à-dire le mépris du plus beau des soudards, pour cette guenille qui voulait être sa guenille. Ce légionnaire qui, parmi les putains entassées au pied de la croix, ne pouvait manquer de reconnaître la croupe experte de Marie-Magdeleine, ainsi ne fera point à Jésus, l’hommage de la moindre petite sécrétion prostatique. Il se contente de lui pisser dans la bouche.
Alors, s’achève la triouse. Entre les deux larrons, les deux marrons -  Les juteuses oranges divines se sont racornies, desséchées jusqu’à n’être plus que de pauvres châtaignes-, le Christ n’est plus que l’ombre d’un misérable bigoudi.
Marie et ses compagnons, de soigner, dorloter, la pauvre chose.
À feindre cette tendresse posthume, la femme se venge de ce par quoi, l’homme en vie, en vit, l’asservit, prétendit l’asservir, au moins la cloua sur sa paillasse.
Ce bâton de maréchal, dont la grande Catherine disait que chacun de ses soldats le portait dans sa braguette, les créatures frigides ou peureuses attendent qu’il ne soit plus qu’une petite loque morte, pour lui accorder une pitié chrétienne, qui, à la fois, se targuera de son renoncement et de sa fidélité.
Le clavecin de Diderot ; Jésus (Famille et complexes, famille de complexes. Complexe de famille)

"orloge" illustration en marge de Dali et l'anti-obscurantisme

Or, cette Marie, qui ne s’occupait du principe mâle que pour l’ensevelir, le ranger dans un sépulcre, c’est sous sa protection que les hommes enjuponnés avaient prétendu mettre notre enfance.
Elle avait la meilleure place dans la chapelle, où, sous forme de statue de marbre, elle se tenait droite, plus grande que grandeur nature. Sourires, longs voiles et couronnes, rien n’avait été négligé de ce qui pouvait, aux yeux de l’enfance, la parer d’une douceur que nos curés disaient ineffable.
Mais cette marmoréenne personne avait des pieds, des pieds de flic, des pieds dont la pesée écrasait le serpent, un pauvre serpent qui, dans une ultime convulsion, relevait la tête et dardait, sous forme de langue, une flamme désespérée qui ne saurait être comparée qu’à ce jet de sperme, dont s’accompagne, dit-on, la mort du pendu.
Les années que je dus, pour des prières masochistes, m’agenouiller devant cette parabole pétrifiée, sans doute, n’en pouvais-je saisir, dans son abominable exactitude, tout le sens, mais, puisque diable il y avait (et, bien que je ne comprisse encore ce que, par diable, il s’agissait d’entendre) j’étais pour le diable, ce pauvre diable d’écrasé contre l’écraseuse.
Elle, Notre-Dame du coup de pied dans le bas-ventre, par ce joli geste, elle prétendait venger Adam et Ève, le premier couple, le Couple. Les venger de quoi ? Du serpent jailli de l’homme, du désir qui avait, d’abord, serpenté à l’ombre de l’arbre de la science, puis, soudain, s’était dressé pour se confondre avec le tronc vertical, dont, les racines doublaient, protégeaient, caressaient, enchantaient les veines extasiées du mâle, les artères délirantes de la femelle.
Or, justement, parce que rien, en comparaison de cette minute, ne vaut, ne peut valoir, tout de suite, s’était terni l’or des âges d’or.
La volupté jette des créatures hors du quotidien.
(...)

Illustration pleine page de l'essai de Crevel

Le sacrifice le plus grand témoigne de la volonté d’atteindre, coûte que coûte, au plus grand bonheur, à la plus grande paix.
Tous ne vont certes pas jusqu’à cet extrémisme émasculateur, où en arrivent, de gaieté de cœur, certaines sectes fanatiques.
L’homme réfléchit, calcule, transige, décide de couper la poire en deux, de garder, pour soi, la plus belle moitié. Donc, au lieu d’abandonner le tout sexuel, il en prélèvera une dîme prépuciale. D’où la circoncision, à propos de quoi, le Dr Allendy me signalait le danger, pour qui l’avait subie, de se trouver, par la suite, en proie au complexe de castration.
Il serait légitime, au nom de la loi d’universelle réciprocité, de retourner cette explication causale. Il se pourrait que la circoncision ne fût qu’un effet du complexe de castration et, peut-être même, à son endroit, une thérapeutique. (Ainsi, au fait d’avoir eu quelques côtes coupées et aux douleurs qui suivirent cette opération, dois-je d’avoir été à jamais débarrassé d’un cauchemar qui lancina si grand nombre de mes nuits. J’étais entre des planches. On appuyait sur ces planches. Tout mon thorax craquait, or, une fois le thorax partiellement mais pour de vrai craqué, c’est-à-dire la partie sacrifiée au tout, je perdis, quant au tout, mon obsession.)
L’individu a offert à la divinité un petit morceau, pour pouvoir, impunément, disposer de l’ensemble. Il a triché sur le poids, essayé de rouler Dieu. C’est, d’ailleurs, le propre de l’homme religieux que de vouloir rouler l’omnipotent dont l’omnipotence, à ses dépens s’exerce. Piètre revanche des bigots, lorsqu’ils ont dû finir par constater, comme ce héros d’André Gide, (le père Lapérouse dans Les Faux-Monnayeurs) : Dieu m’a roulé.
Il est, d’autre part, on ne peut plus clair, que le diable symbolise l’érection, l’érection, le diable. Pour n’en point douter, il me suffit de me rappeler ce diable-qui-sort-d’une-boîte, jouet à la mode au temps de mon enfance. Un personnage velu, cylindrique et à ressorts, d’une poussée, soulevait son couvercle. L’andrinople dont il était vêtu, quand, d’un soubresaut, il l’avait tendue, lui valait de ressembler à un membre de cheval hors de sa gaine.
L’expression répugnante du visage, et, çà et là, des poils poisseux de sécotine faisaient de sa personne un objet de dégoût, réplique, avant la lettre, mais dans le genre abominable, à ces objets de désir qu’on devait, plus tard, servir vidés de toute moelle humaine à ma fringale lycéenne.
Le clavecin de Diderot La vierge et le serpent


Dali portrait de Crevel au crâne
Le 16 juin 1935, alors qu'il croit ses poumons guéris, Crevel reçoit par courrier des résultats d'analyse qui lui apprennent qu'il est atteint de tuberculose rénale, forme incurable (avant les antibiotiques) de la maladie. C'est du moins ce que précisera Aragon, qui raccompagna Crevel chez lui en voiture au soir du 17, dans son article nécrologique L'homme Tzara (Les Lettres françaises du 9 janvier 1964).

Laissons à Dali le récit de l'Adieu ; factuel, il est fort différent de ce que les autres voulurent en dire. Il ne cite pas les fameux derniers mots, source de  malentendus divers.


Dali portrait de Crevel à la cigarette (dédié à Julien Green)
"Chaque soir apportait un drame et un espoir. Le plus terrible drame fut la brouille irrémédiable avec Breton. Crevel, avec des larmes enfantines, vint me la raconter. Je ne l'encourageai pas dans la voie communiste.(...) Une semaine s'écoula et je me sentis pris d'un sentiment aigu de culpabilité? Il fallait téléphoner à Crevel, sans quoi il me croirait solidaire de l'attitude de Breton.(...)
Quand je me décidai enfin à l'appeler, une voix étrangère me répondit au téléphone, avec un mépris olympien : "Si vous êtes un peu ami de Crevel -me dit-on - prenez un taxi et venez tout de suite. Il est en train de mourir. Il a voulu se tuer."
Je bondis dans un taxi, mais dès que nous arrivâmes dans la rue où il habitait, je fus étonné par la foule qui stationnait là. Une voiture de pompiers était arrêtée devant sa maison. Je ne compris pas du tout le rapport qu'il pouvait y avoir entre les pompiers et le suicide, croyant d'après une association typiquement dalinienne, qu'un incendie et un suicide s'étaient accouplés dans la même maison. Je pénétrai dans la chambre de Crevel remplie de pompiers. Avec la gloutonnerie d'un nourrisson, René suçait de l'oxygène. Jamais je n'ai vu quelqu'un de si accroché à l'existence. Après s'être crevé au gaz de Paris, il essayait de renaître à l'oxygène de Port-Lligat. Avant de se suicider, il avait fixé à son poignet gauche un morceau de carton sur lequel il avait écrit en lettres majuscules bien fermes : RENE CREVEL. Comme à l'époque je ne savais pas encore très bien téléphoner, je courus chez le vicomte et la vicomtesse de Noailles, grands amis de Crevel, d'où je pus annoncer, avec le plus de tact possible et de la façon la plus adéquate, la nouvelle qui allait bouleverser Paris et que j'avais été le premier à connaître? Dans le salon étincelant de bronzes dorés, sur le fond noir et olivâtre des Goya, Marie-Laure prononça sur Crevel des paroles excessivement inspirées qui furent aussitôt oubliées. Jean-Michel Franck, qui allait aussi se suicider peu après, fut le plus touché par cette mort et eut plusieurs crises de nerfs pendant les jours qui suivirent.  Le soir de la mort de Crevel, nous allâmes au hasard des boulevards, voir un film sur Frankenstein. Comme tous les films que je vois, obéissant à mon système paranoïa-critique, il illustra jusque dans les moindres détails nécrophiliques l'obsession de la mort de Crevel, Frankenstein lui ressemblait même physiquement. Tout le scénario du film était fondé d'ailleurs sur l'idée de mourir et de renaître, comme un avant gout pseudo-scientifique de notre très nouvelle phénixologie."(...)
René Crevel, René Crevelera, c'est moi qui te crie : Crevel renais. Et toi, à la manière espagnole, et en castillan, tu me réponds :
"Presenté!"



Eugène Dabit, journal à la date du 22 juin 1935 :
Crevel est mort dans la nuit de lundi à mardi. Il s'est suicidé. Il était tuberculeux. Perdu. Mais cachait avec tant de courage sa maladie. Je ne pourrai jamais oublier son visage. Tant de fraîcheur, de générosité, de passion, en lui ; de dégoût pour les choses basses, de violences contre un monde bourgeois.
 

Carnets de J.E. Blanche, le 20 juin 1935 :

René Crevel s'est donné la mort hier? Une 3è mort par système, si je compte la disparition, comme littérateur, de Philippe Soupault. Jacques Rigaut, René Crevel, mes jeunes camarades, mes amis au lendemain de la guerre. Mort par système, dis-je, mort logique, des dadaïstes. Le surréalisme a voulu cela. Cette mort (...) est peut-être la plus noble, la plus raisonnable, pour qui croit avoir fait le tour des idées, ou plutôt des systèmes. Ce lendemain de guerre aura été l'époque des théories, en art, en sociologie ; de nettoyage, de déblaiement, de volonté de tout rebâtir sur un terrain remué, bouleversé par cinq ans d'"hécatombe". Jacques, le plus pur des dadaïstes, jusqu'à se dénier le droit de produire. Fut-il comme Drieu le représenta, une Valise vide? Fut-il un génie qui ignorait ses moyens d'expression esthétique ou un tendre enfant de volupté, un dilettante luxueux courant après la fortune, afin de s'exprimer par sa vie ostentatoire d'homme du monde et sentimentale cachée ? Sa capacité d'amour, d'affection filiale, était disproportionnée avec la faiblesse d'un caractère restée celle d'un lycéen. Comme nous nous sommes aimés !
Rigaut par Man Ray 1922

De plus forts, un Louis Aragon, un Eluard, un André Breton, soutenus par de plus sérieuses études, carabins, philosophes, logiciens, "scientifiques, et tendus par leur haine de classe: bourgeois révolté, ces romantiques de la démagogie étaient des "tabous rouges" comme je l'ai dit à Aragon et à Breton, des précieux. Au XVIIè siècle, ils eussent brillé à l'hôtel de Rambouillet. Au XXè, leurs hôtesses et leurs maîtresses étaient les détraquées riches mécènes de l'avant-garde. La comtesse Charles de Noailles, Violette Treffusis (née Keppel), Nancy Cunard, etc... Les surréalistes insultaient les homosexuels, dont, seul du groupe, fut Crevel, mais Violette d'Elchingen, comme Marie-Louise Bousquet s'intoxiquaient avec lui, se piquaient. La coco, la morphine se passaient de main en main.[...] René, tuberculeux, allant se soigner en Suisse, en Allemagne, habitant l'Institut des Sciences sexuelles du Prof. Hirschfeld à Berlin, nous revenait se disant guéri, retombait, repartait pour ce Berlin paradis alors des pédérastes, se fiançait à des amazones qu'il n'épousait pas. Chez les Mann, à Munich, hébergé, choyé, il étudia le marxisme. Dès ce moment-là, ses livres perdirent perdirent la petite saveur qu'avaient eu les premiers. Qu'il eût un réel don d'écrivain, j'en doute, ce n'était qu'une fleur de jeunesse. Découragé par des insuccès de librairie, fatigué du monde, hargneux, grossier, le chouchou de ses dames, se claquemura, prétendant mener une vie de "prolétaire" révolutionnaire, mais entretenu par des tantes âgées, des parents toujours enclins à l'oubli de ses offenses.

 J.-E. Blanche 1935

Ce point de vue de Blanche, lui-même romancier (balzacien néo-classique) reste hautement pertinent, quel que soit son opinion sur les "dons" d'écrivain de Crevel, dont il est évident que l'évolution stylistique vers une forme de "roman" dont la trame ne procède que de jeux de mots et métaphore filée, ne pouvait que rebuter le pilier multi-décoré de la IIIème république que le peintre, malgré son intérêt pour les bouillonnements de la jeunesse ne pouvait de par son éducation et son passé culturel, s'empêcher de demeurer, fût-il plus "moderne" que ce que les critiques perçurent de lui.


Crevel 1925 Voici... Une enquête, et quelques opinions sur le suicide
bois gravé d'Eugene Mc Cown

Écoutez aussi le subtil et mystérieux Jean Paulhan, dont la Révolution surréaliste dit qu’il s’imite en sa réponse :
« Nous ne saurions mourir en trop bon état. Mais faut-il pour cela se suicider ? Il est peu de gens qui ne gagnent à être malades. »
(...)
Pour terminer cette note, en réponse à la phrase : « Il semble qu’on se tue comme en rêve », qu’il me soit permis de citer ce fait divers qu’André Gide qui le découvrit dans un journal se plaît à citer.
Un jour, on trouva dans son lit un homme, la gorge tranchée. À son chevet, sur une table, était un papier avec ces mots :
« J’ai rêvé que je me coupais la gorge. Quand je me suis réveillé, je me suis aperçu que c’était vrai ! »




Man Ray A René Crevel 1948
Parce que les contradictions ne peuvent être conciliées, l'État se fascise. Et quand l'État se fascise, quand il frustre l’ouvrier de ses libertés syndicales, de son droit de grève et de tous les droits qu’il a conquis au cours des siècles, par la lutte révolutionnaire, alors, les écrivains, les artistes se voient retirer la liberté de s’exprimer, l’indépendance nécessaire à leur production, donc à leur vie, à leur vie matérielle aussi bien qu’à leur vie morale. Et c’est bientôt, pour les uns et pour les autres, l’exil, le camp de concentration.

 Discours aux ouvriers de Boulogne août 1935
Estampe de Couturier pour La mysticité charnelle de René Crevel

Crevel devait prononcer un discours lors du Congrès national des écrivains, le 22 juin 1935 : comme il était mort le 18, on refila à Aragon le Discours aux ouvriers de Boulogne qu'il ne connaissait pas. Tzara finit par publier dans Commune le texte destiné à cet événement, qu'on connaît aujourd'hui sous le titre  Individu et société . Cette dernière profession de fois contenait des passages aussi destructeurs pour les surréalistes que pour le communisme stalinien.

 ... le tout petit particulier n’a jamais à s’effacer devant l’idée générale qui a été prise de son espèce, puisque d’abord, cette idée générale, si vaste puisse-t-elle sembler, est conditionnée par ce tout petit particulier.
(...)En période prérévolutionnaire, je veux dire lorsque l’ordre ou le désordre social exige des opprimés l’intervention capable de réduire un oppresseur acharné à conserver ses privilèges, à la veille du bond en avant qui doit remettre les masses dans la voie de leur devenir, les écrivains sont naturellement portés à rendre compte de leurs états particuliers, même et surtout si ces états particuliers accusent, à travers le scandale des comportements individuels, le mauvais état général d’un monde.
(...)  Je pense aux surréalistes, à leurs efforts pour mettre une lumière dans chacun des replis de l’individu, là même où la société bourgeoise prétend maintenir obscurantisme et préjugés.
Mais, ajouterai-je, et ceci du fait même de son influence sur la sensibilité de l’époque, le mot surréaliste a dépassé les cadres du groupe surréaliste.
Et comme la parole de l’homme ne vaut que s’il se situe par rapport à ce et à ceux dont il parle, j’ajoute, je déclare que j’ai cessé d’appartenir à ce groupe dont les recherches, en dépit de leur intérêt culturel, ne sollicitaient plus une attention que, seule, l’actualité immédiate, l’actualité à mon avis catégoriquement révolutionnaire de 1935, appelle et retient de toute sa violence.

Vladimir Veliskovic planche pour La mysticité charnelle de René Crevel 1976
(...)  D’autre part, les cloisons ne sont pas étanches. Aussi le roman apparaît-il de plus en plus près du reportage, ou plutôt le roman est devenu un reportage vu d’un œil assez particulier pour pouvoir garder, par-delà l’anecdote, une valeur et une portée humaines toujours nouvelles.
(...)  Par la projection qu’il offre de sa réalité, dans le miroir grossissant d’un personnage imaginaire, le créateur volontiers se propose de montrer l’individu dans ce qu’il a de moins réductible aux communes mesures sociales.
(...)  Ne point chercher l’accord entre son rythme intérieur et le mouvement dialectique de l’univers c’est, pour l’individu, risquer de perdre toute sa valeur et toute sa puissance énergétique. C’est finalement se laisser choir parmi les vieilles marionnettes de la réaction. Nous en avons connu de ces Maurice Barrès anarchistes et nécrophiles distingués. Ils ont trouvé leur place dans la sarabande des vieux fantômes féroces, là où tout n’est que sang caillé, sueur froide, linceul et chaînes tintinnabulantes. À ces fantômes, s’opposent les hommes en vie, les individus qui cherchent non plus des compromis avec la société, mais entendent la transformer pour que leur accord avec elle ne soit plus l’infâme synonyme de renoncement à soi-même.

Au revenant s’oppose le devenant.

Bacon (portrait de Peter Beard) planche pour La mysticité charnelle de René Crevel 1976




Œuvres complètes de René Crevel (hors correspondance) : certains liens brisés mais Le roman cassé (fragment)