mardi, juin 18, 2019

Proust Agostinelli 6



Le champion des champions


1913 est réputée être l’année glorieuse de l’aviation. Elle est marquée par un exploit qui vaudra à Roland Garros le surnom de Champion des champions. Il n’était précédemment que « l’éternel second ». Le 16 avril 1913, Roland Garros participe à la "Coupe Schneider" pour hydravions à Monaco. Il s'y classe troisième après Prévost et Weymann.

Le 10 septembre, le Figaro parle de lui pour un tout autre motif :

Roland Garros sans permis Article paru dans le Figaro du 10 septembre 1913.

Roland Garros est un aviateur merveilleux ; son courage, son sang-froid, son habileté font l'admiration du monde entier. Ses camarades le considèrent comme leur maître, car ils savent qu'il n'ose que ce qu'il peut oser. La raison tempère son intrépidité; il affirme qu'il est prudent et le prouve. «Je n'ai jamais eu d'accident», dit-il.
Or, ce jeune homme qui a en souriant affronté mille fois la mort, qui a donné de son expérience du danger tant de preuves, et la mesure de son adresse infaillible, n'a pas de permis pour conduire une automobile. Il l'a eu, on le lui a retiré.
Un jour qu'il passait en automobile, lui qui de ses roues n'a jamais frôlé une personne, un agent lui dressa une contravention pour excès de vitesse.
Appelé loin de Paris par un meeting d'aviation, il apprit à son retour qu'il avait été condamné par défaut à deux jours de prison. La justice qui boite n'est pas douce envers ceux qui ont des ailes.
Garros connut les tristesses de la prison. Libéré, il se vengea. Il prit part à Paris-Madrid, s'en donna à ailes-que-veux-tu, puis partit pour l'Amérique du Sud où il se prodigua en exploits prodigieux.
À son retour, il déchanta, car il apprit en mettant les pieds chez lui qu'il avait six jours de prison pour excès de vitesse réitérés. Pendant son absence, un mécanicien, peu scrupuleux avait utilisé sa voiture et une contravention au vol lui avait valu d'être étiqueté récidiviste. Il put fournir la preuve de son absence; parvint ainsi à échapper aux six jours de prison, mais ils restèrent à son compte créditeur et lui valurent, en conséquence, le retrait, poliment exécuté, de son permis de conduire une automobile.
Et c'est ainsi que Garros, le virtuose de l'air, le compagnon des nuées, le rival des oiseaux de grand vol, n'a plus le droit qu'on accorde pour vingt francs au premier cocher maladroit venu, de conduire une auto dans Paris.


Vient l’heure de gloire :

La traversée de la Méditerranée en aéroplane Article paru dans le Figaro du 24 septembre 1913. 
 
Garros va de Saint-Raphaël à Bizerte sans escale 780 kilomètres au-dessus de la mer
Il n'y a plus de Méditerranée. En moins de huit heures de vol et malgré un vent contraire, l'aviateur Roland Garros est allé le 23 septembre 1913 de Saint-Raphaël à Bizerte, sans faire escale en Corse ou en Sardaigne et dédaignant même de consentir à se détourner de sa route maritime pour voler au-dessus des terres. (...)
Malgré un vent qui s'opposait à son essor, Roland Garros n'a mis hier que 7h45 minutes pour franchir la Méditerranée, c'est-à-dire à plus de 97 kilomètres à l'heure, à plus de 51 nœuds.
Roland Garros était parti de Saint-Raphaël à 5 heures 52, sur son monoplan Morane-Saulnier, moteur Gnome de 80 chevaux. Il n'avait pas d'appareils flotteurs pour ne pas «s'alourdir»: «à quoi bon, disait-il, retarder de quelques instants ma perte en cas d'accident? Je ne veux que du poids utile.» Et il put prendre ainsi une plus grande quantité d'essence.
Roland Garros ne s'est pas, en effet, contenté d'être un admirable aviateur; il s'est attaché à percer le véritable secret du vol, pour en posséder la technique, l'inscrire et en faire don à tous.
Il osa le premier ces attitudes que prennent les oiseaux dans l'espace; et s'il les osa, ce ne fut pas seulement pour l'ivresse qu'il goûtait à ces audaces ailées, à ces plongées à pic, à ces virages sur une aile, à ces effarantes et merveilleuses descentes en spirales; mais parce qu'il voulait, par les démonstrations concluantes de l'expérience et de l'exemple répété, documenter les aviateurs présents et à venir sur les chances qu'ils ont dans l'air de se tirer heureusement et normalement des instants qui jusqu'alors paraissaient désespérés.
Né le 6 octobre 1888 à Saint-Denis de La Réunion, Roland Garros appartient à l'aviation depuis 1910. Il fit ses études à Nice, vint à Paris pour y perfectionner son éducation musicale, car il rêvait du Conservatoire, et... se donna des ailes.
Trois jours, plus tard, l’aviateur est de retour à Paris. Il débarque Gare de Lyon où, rapporte la Presse, «un accueil enthousiaste lui était réservé par la foule innombrable qui se pressait tant sur les quais qu’aux alentours».


Proust ne cite qu’une fois le nom de Garros dans la recherche, et encore à propos de la métaphore des anges de Giotto vu comme « de jeunes élèves de Garros ». Il ne pouvait pourtant ignorer les exploits de Garros à Balbec, un an avant sa victoire sur la méditerranée.
Figaro, 31 août 1912 :
Un vol, de Garros a Houlgate (Par dépêche) Houlgate, 30 août.
Profitant d'une journée plus calme et presque belle, Garros s'est livré aujourd'hui, à Houlgate, à de nombreux vols, tour à tour sur son Blériot 50-chx, et sur son autre Blériot de 80-chx qu'il emploiera pour son record de hauteur. Ce record de hauteur, il le tentera demain s'il fait beau. Aujourd'hui, il a enthousiasmé le public de Houlgate par des vols en spirale et des descentes en tire-bouchon, admirables de vaillance et d'élégance. Il est impossible de montrer plus d'agilité, de courage et d'habileté.
A Houlgate, à Dives et à Cabourg tout le monde suivait l'aviateur et l'applaudissait. A un certain moment, il a essayé son appareil de hauteur. Pendant ce temps, son camarade Barrier a pris l'autre appareil et s'est croisé dans le ciel avec lui au-dessus de la foule émerveillée,
Souhaitons pour demain un beau temps permettant de nouvelles chevauchées.
« Je pars avec deux heures d'essence, une installation sommaire d'oxygène et un costume digne d'un explorateur polaire. » Roland Garros raconte ainsi son exploit du 6 septembre 1912. A 12 h 45, à bord d'un Blériot XI, il établit un record à 4 950 m d'altitude au-dessus de la plage.
Pourquoi Houlgate ? Garros est un habitué de la ville. Il séjourne à la villa Les Mouettes, chez son ami Émile Dubonnet, industriel, lui aussi aviateur. Son biplan garé sur la terrasse, il suffisait d'installer une rampe de bois pour le glisser sur la plage.

Le Rossignol (le fleuriste d’Houlgate) :

« Je revois Roland Garros tirant son aéroplane sur la terrasse des Mouettes, la villa des Dubonnet. Mais Proust je suis moins sûr de le voir.Je ne m’en plains guère, c’est au fond un phénomène qu’il a décrit. A l’image incertaine qui a pu m’impressionner de lui, enfermé dans ses châles, descendant de quelque voiture de louage, secouant peut-être la poussière de la route, à ce souvenir d’enfant peut-être imaginé, se superpose le souvenir du souvenir, celui fort net que m’a légué, avec ce cahier [de comptes], ma mère lorsqu’elle parlait de lui. En sorte que je ne sais plus séparer dans ma mémoire ce qui est à moi et ce qui est à elle.

Lorsque Garros raconte lui-même la préparation de son exploit de 1913, il note :

« Nous étions en juillet [1913] et je n'avais en vue rien de sérieux. Le bilan de cette période se réduisit à une exhibition d'amateur à Commercy, en l'honneur du président Poincaré, les parties de tourisme à Deauville et quelques vols d'entraînement à Villacoublay. »
Il y a donc fort à parier que Garros est passé par Houlgate en août 1913. Houlgate où précisément sur le conseil d’Agostinelli (dit-il), Proust se décide à rentrer en catastrophe à Paris le 4 août. Et si l’on se trompait complètement sur l’identité de la personne à l’influence de laquelle il fallait absolument soustraire Agostinelli ?
Dans ses Souvenirs sur Proust, Louis Gautier-Vignal, lecteur enthousiaste de Swann, qui ne rencontrera Proust qu’en juin 1914, raconte :
« J’avais revu récemment Roland Garros, mon camarade pendant des année, au lycée de Nice. Je l’avais mené chez Misia (qui allait devenir Mme Sert) et lui fis rencontrer Cocteau qui désirait le connaître. Garros nous avait donné le même jour , à Cocteau et à moi le baptême de l’air à Buc… nous faisant monter l’un après l’autre dans un petit avion où le passager prenait place derrière le pilote sur un siège d’où le regard plongeait dans le vide car les ailes se trouvaient au-dessus des sièges. »
Selon les recoupements établis par la sœur de Gautier-Vignal, le premier vol de Cocteau avec Garros aurait eu lieu précisément en novembre 1913. Roland Garros profitait alors des loisirs que lui laissaient son emploi du temps à l’aérodrome militaire de Villacoublay pour venir donner des baptêmes de l’air à Buc.


 
Buc

Vers octobre 1913, Proust dut lâcher du mou sur la chaîne de son prisonnier et permettre à Alfred de se rendre aux terrains d’aviation, puisque selon Céleste il finança les première leçons à Buc, où Alfred était conduit par son mari Odilon.
On observe dans La Recherche, lorsqu’Albertine prétend s’être rendue aux Réservoirs à Versailles, un épisode de dédoublement multiple des modèles où l’on glisse d’Odilon au chauffeur de Balbec au maître-chanteur à la Morel:
 
... de récents et d’ailleurs minuscules incidents faisaient qu’ayant, bien entendu, la même confiance dans l’honnêteté du chauffeur, sa vigilance, ou du moins la perspicacité de sa vigilance, ne me semblait plus tout à fait aussi grande qu’autrefois. (…) je pris un prétexte pour descendre parler au mécanicien (toujours le même, celui que nous avons vu à Balbec) pendant qu’Albertine s’habillait. « Vous m’avez dit que vous aviez déjeuné à Vatel, Melle Albertine me parle des Réservoirs. Qu’est-ce que cela veut dire ? » Le mécanicien me répondit : « Ah ! j’ai dit que j’avais déjeuné au Vatel, mais je ne peux pas savoir où Mademoiselle a déjeuné. Elle m’a quitté en arrivant à Versailles pour prendre un fiacre à cheval, ce qu’elle préfère quand ce n’est pas pour faire de la route. » (…)

Je trouvai que le mécanicien avait été bien maladroit, mais ma confiance en lui fut désormais complète. Car s’il eût été le moins du monde de mèche avec Albertine, il ne m’eût jamais avoué qu’il l’avait laissée libre de onze heures du matin à six heures du soir. Il n’y aurait eu qu’une autre explication, mais absurde, de cet aveu du chauffeur. C’est qu’une brouille entre lui et Albertine lui eût donné le désir, en me faisant une petite révélation, de montrer à mon amie qu’il était homme à parler et que si, après le premier avertissement tout bénin, elle ne marchait pas droit selon ce qu’il voulait, il mangerait carrément le morceau. Mais cette explication était absurde ; il fallait d’abord supposer une brouille inexistante entre Albertine et lui, et ensuite donner une nature de maître-chanteur à ce beau mécanicien qui s’était toujours montré si affable et si bon garçon. (…) « j’ai tellement peur des accidents, je me reproche tant de ne pas l’accompagner, que j’aime mieux que ce soit vous, vous tellement sûr, si merveilleusement adroit, à qui il ne peut pas arriver d’accident, qui conduisiez partout Mlle Albertine. Comme cela je ne crains rien. » Le charmant mécanicien apostolique sourit finement, la main posée sur sa roue en forme de croix de consécration. Puis il me dit ces paroles qui (chassant les inquiétudes de mon cœur où elles furent aussitôt remplacées par la joie) me donnèrent envie de lui sauter au cou : « N’ayez crainte, me dit-il. Il ne peut rien lui arriver car, quand mon volant ne la promène pas, mon œil la suit partout. (...) Mais enfin elle ne m’a pas vu.(...) Comment aurais-je supposé que cette rectification — sous forme d’ample complément à son dire de l’avant-veille — venait de ce qu’entre ces deux jours Albertine, alarmée que le chauffeur m’eût parlé, s’était soumise, avait fait la paix avec lui. Ce soupçon ne me vint même pas. Il est certain que ce récit du mécanicien, en m’ôtant toute crainte qu’Albertine m’eût trompé, me refroidit tout naturellement à l’égard de mon amie et me rendit moins intéressante la journée qu’elle avait passée à Versailles.

L’évocation des terrains d’aviation dans le roman d’Albertine s’inscrit dans une trame continue. Elle reflète par ses entrées contradictoires l’inachèvement et les hésitations de l’auteur ; on peut en déduire qu’il posait alors les jalons préparatoires à un développement de plus grande ampleur, qu’il aurait comme à son habitude, reconstruit sur épreuves. Dans l’Albertine des promenades à l’aérodrome se lit à l’évidence l’excitation d’Agostinelli devant ces nouvelles machines, qui représentent l’aboutissement d’une carrière de mécanicien (cycliste, chauffeur). On peut douter que Proust ait fait l’impossible pour empêcher son secrétaire de se livrer à cette activité, puisqu’il s’est résolu à la financer, peut-être à contre-cœur mais dans des formes tout à fait officielles. 

Michel Eman dans sa biographie de Proust situe en novembre 1913 les premiers pas de l’élève- aviateur : « Toujours est-il que dans le courant du mois, Proust inscrivit son secrétaire à l’école d’aviation Louis-Blériot à Buc près de Versailles où il prit quelques leçons. » Jérôme Picon, (Proust une vie à s’écrire) nous en révèle la date exacte : « Le 13, veille du jour où Swann sort en librairie, Nicolas a été chargé de prendre rendez-vous à Versailles avec Ferdinand Collin, qui dirige l'école d'aviation de Buc. Un contrat doit être signé, pour y encadrer l'apprentissage d'Alfred. » Les leçons prirent donc place dans la deuxième quinzaine de novembre, peu après que Céline Cottin ait été évincée, laissant Proust enfin seul avec les Agostinelli : un exemplaire dédicacé du livre lui parvint à l’hôpital où son mari lui rendait visite tous les après-midi. Le départ d’Alfred eut lieu le 1er décembre « pendant le sommeil de Proust » répète-t-on à l’envi, confondant peut-être le livre et la réalité. 

Comment être certain des modalités de ce de ce déménagement à la cloche de bois et des arrière-pensées de chacun des acteurs ou auteurs du drame ? Un brouillon antérieur montre Albertine quittant le narrateur au moment où il allait se décider à lui demander de partir (décision ajournée chaque matin.)

Sans doute, j’étais maintenant libre de faire, aussi souvent que je voulais, des promenades avec Albertine. Comme il n’avait pas tardé à s’établir autour de Paris des hangars d’aviation, qui sont pour les aéroplanes ce que les ports sont pour les vaisseaux, et que depuis le jour où, près de la Raspelière, la rencontre quasi mythologique d’un aviateur, dont le vol avait fait se cabrer mon cheval, avait été pour moi comme une image de la liberté, j’aimais souvent qu’à la fin de la journée le but de nos sorties — agréables d’ailleurs à Albertine, passionnée pour tous les sports — fût un de ces aérodromes. Nous nous y rendions, elle et moi, attirés par cette vie incessante des départs et des arrivées qui donnent tant de charme aux promenades sur les jetées, ou seulement sur la grève pour ceux qui aiment la mer, et aux flâneries autour d’un « centre d’aviation » pour ceux qui aiment le ciel. À tout moment, parmi le repos des appareils inertes et comme à l’ancre, nous en voyions un péniblement tiré par plusieurs mécaniciens, comme est traînée sur le sable une barque demandée par un touriste qui veut aller faire une randonnée en mer. Puis le moteur était mis en marche, l’appareil courait, prenait son élan, enfin, tout à coup, à angle droit, il s’élevait lentement, dans l’extase raidie, comme immobilisée, d’une vitesse horizontale soudain transformée en majestueuse et verticale ascension. Albertine ne pouvait contenir sa joie et elle demandait des explications aux mécaniciens qui, maintenant que l’appareil était à flot, rentraient. Le passager, cependant, ne tardait pas à franchir des kilomètres ; le grand esquif, sur lequel nous ne cessions pas de fixer les yeux, n’était plus dans l’azur qu’un point presque indistinct, lequel d’ailleurs reprendrait peu à peu sa matérialité, sa grandeur, son volume, quand, la durée de la promenade approchant de sa fin, le moment serait venu de rentrer au port. Et nous regardions avec envie, Albertine et moi, au moment où il sautait à terre, le promeneur qui était allé ainsi goûter au large, dans ces horizons solitaires, le calme et la limpidité du soir. (La Prisonnière)
Les circonstances deviennent tout à fait incohérente dans Albertine disparue, laissant cohabiter des fragments de réalité et leur transformation littéraire :

Un jour Albertine m’avait raconté qu’elle avait été à un camp d’aviation, qu’elle était amie de l’aviateur (sans doute pour détourner mon soupçon des femmes, pensant que j’étais moins jaloux des hommes), que c’était amusant de voir comme Andrée était émerveillée devant cet aviateur, devant tous les hommages qu’il rendait à Albertine, au point qu’Andrée avait voulu faire une promenade en avion avec lui. Or cela était inventé de toutes pièces, jamais Andrée n’était allée dans ce camp d’aviation.

La confusion cavalier-aviateur se poursuit dans ces propos incongrus du Narrateur :
« Je vous en prie, ma petite chérie, pas de haute voltige comme vous avez fait l’autre jour. Pensez, Albertine, s’il vous arrivait un accident ! » Je ne lui souhaitais naturellement aucun mal. Mais quel plaisir si, avec ses chevaux, elle avait eu la bonne idée de partir je ne sais où, où elle se serait plu, et de ne plus jamais revenir à la maison. »



Ces scènes sont préparée par des considérations générales bien avant les derniers volumes, comme celle qui dans Le côté de Guermantes associe les mélomanes et les admirateurs des aviateurs. Le contexte est déjà révélateur de ce qui rapproche les membres dans une communauté quasi sectaire. Incidemment la présence des trois aviateurs imaginés rappelle le trio de la maison Jupien, Julot, l’aviateur permissionnaire, Maurice, et le groupe cette bizarre « Chambre des aviateurs » où Saint-Loup, s’il n’était mort, aurait pu se faire élire mieux que les héros revenus de guerre, fussent-ils comme Morel déserteurs dénoncés et renvoyés sur le front. Les habitants de Sodome ne sont jamais très loin des créatures ailées. Leur véritable crime n’est-il pas d’avoir tenté de violer des anges ?
Toute excitation mentale donnant une valeur qui prime, une qualité supérieure aux habitudes qui s’y rattachent, il n’y a pas de goût un peu vif qui ne compose ainsi autour de lui une société qu’il unit, et où la considération des autres membres est celle que chacun recherche principalement dans la vie. Ici, fût-ce dans une petite ville de province, vous trouverez des passionnés de musique ; le meilleur de leur temps, le plus clair de leur argent se passe aux séances de musique de chambre, aux réunions où on cause musique, au café où l’on se retrouve entre amateurs et où on coudoie les musiciens de l’orchestre. D’autres épris d’aviation tiennent à être bien vus du vieux garçon du bar vitré perché au haut de l’aérodrome ; à l’abri du vent, comme dans la cage en verre d’un phare, il pourra suivre, en compagnie d’un aviateur qui ne vole pas en ce moment, les évolutions d’un pilote exécutant des loopings, tandis qu’un autre, invisible l’instant d’avant, vient atterrir brusquement, s’abattre avec le grand bruit d’ailes de l’oiseau Roch. (Le côté de Guermantes)

Marcel Plantevignes -dont l’aventure à Cabourg inspira l’épisode du cheval cabré devant l’avion- témoigne de l’engouement de Proust pour l’aviation :

« D’une façon générale, Proust suivait avec émoi les progrès de l’aviation naissante, et, un soir, comme nous devisions tranquillement, un avion important tout bruissant d’un bruit apocalyptique, et semblant avoir rasé de près de l’hôtel, tant il volait bas, passa avec fracas au-dessus de nous dans le ciel nocturne, nous coupant la parole, et Proust, alerté, s’interrompant soudain de ce à quoi il songeait, et me désignant d’un doigt dramatique le bruit et le ciel, me dit gravement : -Ecoutez, Marcel, écoutez, les temps futurs qui sont en marche ! »

Comment ne pas croire que, tout en prétendant le redouter, Proust n’ait rêvé d’un avenir d’aviateur pour Agostinelli ? Après sa disparition il se rendit de nouveau à Buc pour tenter de mener plus ou moins discrètement l’enquête auprès des camarades qui avaient pu connaître Agostinelli à Nice. Dans le carnet 4 il nota la liste des aviateurs présents aux obsèques et connus « peut-être avant à Buc » : Alexandre Semitchoff, Kasterine, Joseph Garbero, J. Dumas.

Il transposa sa culpabilité sur celle de son narrateur, s’imaginant au sortir de la maison de passe lui-même victime d’un avion- exterminateur :

Dès le début de l’alerte, j’avais quitté la maison de Jupien. Les rues étaient devenues entièrement noires. Parfois seulement, un avion ennemi qui volait assez bas éclairait le point où il voulait jeter une bombe. Je ne retrouvais plus mon chemin, je pensais à ce jour où, allant à la Raspelière, j’avais rencontré, comme un Dieu qui avait fait se cabrer mon cheval, un avion. Je pensais que maintenant la rencontre serait différente et que le Dieu du mal me tuerait. (…) Je pensais à la maison de Jupien, peut-être réduite en cendres maintenant, car une bombe était tombée tout près de moi comme je venais seulement d’en sortir, cette maison sur laquelle M. de Charlus eût pu prophétiquement écrire « Sodoma » comme avait fait, avec non moins de prescience ou peut-être au début de l’éruption volcanique et de la catastrophe déjà commencée, l’habitant inconnu de Pompéi.






« La mer sera mon tombeau »

entrefilet paru dans L’est Républicain le 11 mai 1914

La phrase mélodramatique « la mer sera mon tombeau », prêtée à Albertine lors d’une dispute dans Sodome et Gomorrhe, n’a aucun sens dans la bouche de l’héroïne qui se tuera à cheval, hormis l’introduction d’une distanciation clownesque dans le drame, par l’ironie de la comparaison avec la légende de Sapho tombée de son « Rocher ». 
 
«Hé bien, c'est entendu, je pars, dit-elle d'un ton tragique, non sans regarder l'heure afin de voir si elle n'était pas en retard pour l'autre, maintenant que je lui fournissais le prétexte de ne pas passer la soirée avec moi. Vous êtes trop méchant. Je change tout pour passer une bonne soirée avec vous et c'est vous qui ne voulez pas, et vous m'accusez de mensonge. Jamais je ne vous avais encore vu si cruel. La mer sera mon tombeau. Je ne vous reverrai jamais. (Mon cœur battit à ces mots, bien que je fusse sûr qu'elle reviendrait le lendemain, ce qui arriva.) Je me noierai, je me jetterai à l'eau. – Comme Sapho. – Encore une insulte de plus; vous n'avez pas seulement des doutes sur ce que je dis mais sur ce que je fais. – Mais, mon petit, je ne mettais aucune intention, je vous le jure, vous savez que Sapho s'est précipitée dans la mer. – -Si, si, vous n'avez aucune confiance en moi.» Elle vit qu'il était moins vingt à la pendule; elle craignit de rater ce qu'elle avait à faire, et, choisissant l'adieu le plus bref (dont elle s'excusa, du reste, en me venant voir le lendemain; probablement, ce lendemain-là, l'autre personne n'était pas libre), elle s'enfuit au pas de course en criant: «Adieu pour jamais», d'un air désolé.
Prêtée à Alfred, qui ne l’a sans doute jamais prononcée, elle prend le même caractère prémonitoire que l’instrument du supplice du saint-martyr dans l’article de 1907.
Dans la dernière année de l’avant-guerre, l’essor de l’aviation est telle que la mort d’un aviateur est signalée par tous le journaux, fusses-t-ils régionaux ou internationaux.
New York Hérald du 31 mai 1914 (cité par M.A. Barathieu) :
« Les spectateurs horrifiés pouvaient voir que le machine n’avait pas coulé immédiatement et quelques secondes plus tard ils apercevaient Agostinelli se cramponnant au fuselage de l’aéroplane. Pendant quelques minutes il agita la main avec frénésie, appelant « A l’aide ! Au secours ! » . Puis soudain la machine et le jeune aviateur disparurent comme s’ils avaient été saisis d’en-dessous. Ce qui rehaussait la tragédie, c’est que le Signora Agostinelli, la femme de l'aviateur se trouvaient parmi les quelques personnes qui en étaient témoins ». 
 
Pour célébrer les héros L’écho d’Alger instaure même une rubrique récurrente intitulée Martyrologe de l'air dans laquelle sont publiés trois articles successifs sur l’accident :
Comment mourut Agostinelli

ANTIBES, 31 mai Voici comment est arrivé l'accident de l'élève-aviateur Agostinelli : Il effectuait un virage en mer, à 500 mètres du rivage, quand son appareil tomba… on vit alors l'aviateur monté sur le fuselage qui flottait, appeler au secours, mais l'appareil et l'aviateur disparurent soudainement. La femme d'Agostinelli était présente sur le rivage et vit sa dérouler tout ce drame. Plusieurs barques allèrent immédiatement sur les lieux où avait disparu l'avion, mois ils n'y trouvèrent rien.
On repêche l’avion d'Agostinelli

ANTIBES, 31 mai. — On a pu repêcher l'ap pareil de l'aviateur Agostinelli, mais toutes les recherches pour retrouver le corps de l'élève aviateur sont restées vaines.
Le corps d'Agostinelli est retrouvé 
 
NICE, 7 juin. — -Des pêcheurs ont retrouvé à 300 mètres du rivage, près d'Antibes, le corps de l'aviateur Agostinelli, qui, voici huit jours s'est noyé en tombant à la mer.
Le Figaro du 9 juin 1914 apporte quelques précisions:
Le corps d'Agostinelli retrouvé
 
Le corps de l'aviateur Alfred Agostinelli, qui-s'était noyé, il y a neuf jours, en tombant à la mer, près d'Antibes, a été retrouvé dimanche par des pêcheurs, à trois cents mètres du rivage, à mi-distance, entre Antibes et Cagnes.
 
Pour un récit plus complet des faits, on se reportera aux leçons de Robert Vigneron (in Etudes sur Stendhal et Proust réunies par ses élèves) :
Le samedi 30 mai 1914, vers cinq heures du soir, à l’école d’aviation des frères Garbero, au terrain de la Grimaude, près d’Antibes, l’élève pilote Alfred Agostinelli venait de décoller à bord d’un monoplan… et ce jour-là, pour la seconde fois il volait seul. Mais grisé par son succès et oubliant les conseils du chef-pilote Joseph Garbero, il osa s’écarter de la piste et s’aventurer au-dessus de la Baie des Anges. Soudain, comme il amorçait un virage à faible hauteur [ayant oublié dans sa griserie qu’un tel mouvement supposait de prendre de l’altitude, ou bien ?] on vit son monoplan glisser sur l’aile droite et s’abîmer dans la mer, à quelques centaines de mètres du rivage, en face de l’embouchure de la Brague. La première stupeur passée, on s’aperçut que l’appareil flottait encore, aux trois quarts submergé ; l’aviateur, debout sur son siège, criait au secours. En toute hâte, on affréta une barque, on fit force de rames ; mais tout d’un coup la frêle épave coula à pic, et l’homme avec elle. Agostinelli, pourtant passait pour un bon nageur ; mais certains affirmaient qu’on avait vu des requins dans ces parages ; et les courants étaient forts dans ce coin-là. Jusqu’à la nuit, des barques s’obstinèrent à fouiller la baie ; mais on ne put découvrir le moindre vestige du drame (…)
Painter contrairement à Vigneron soutient qu’Agostinelli ne savait pas nager, ce qui semblerait plus conforme à la logique puisqu’il n’était pas attaché à l’appareil, et que ni la température de l’eau, ni les courants à deux cent mètres du bord n’auraient pu empêcher un bon nageur de regagner le rivage.
Le lendemain dimanche, le Figaro annonçait la nouvelle, en septième page, en quelques lignes brutales : « L’élève-aviateur Agostinelli, âgé de vingt-six ans, de l’école d’aviation d’Antibes, est tombé à la mer, à cinq heures, d’une hauteur de 200 mètres, et à 300 mètres du rivage. L’appareil a coulé au bout de quelques minutes, entraînant l’aviateur. Les secours envoyés n’ont retrouvé ni le corps de l’aviateur ni l’appareil. Et un télégramme désespéré arrivait Bd Haussmann, signé Anna Agostinelli. Marcel Proust apprit ainsi, du fond de sa chambre close, que son cher compagnon était à jamais disparu. (...)
Cependant à Antibes, on avait repris les recherches le dimanche matin. On commençait à désespérer quand, vers neuf heures la barque de pêche « L’indomptable », patron Aubriot, qui traînait ses filets verts l’embouchure de la Brague, accrocha par hasard l’épave ; mais le cadavre n’y était plus : les courants l’avaient sans doute emporté au large. Le lendemain matin, le père, la femme et le frère d’Agostinelli communiquaient aux journaux le signalement du disparu : combinaison kaki, casque en caoutchouc marron, chaussettes noires, souliers noirs, bague chevalière en or avec les initiales A.A. Mais bientôt l’intérêt dressait le père et le frère contre la veuve ; navrés à la pensée que les autorités s’intéressaient à elle et que si le corps était retrouvé c’est à elle que reviendraient les cinq ou six mille francs que le disparu avait sur lui, ils télégraphièrent au Prince de Monaco qu’Anna n’était point la femme légitime de celui qui passait pour son mari. Enfin au bout d’une semaine, la mer rendit le cadavre. Le dimanche 7 juin, des pêcheurs de Cros-de-Cagnes cinglaient vers Cannes lorsque, à la hauteur de la calanque du Loubet, ils aperçurent, flottant à la dérive tout près du bord, un noyé en combinaison kaki. Ils hélèrent une brave femme qui travaillait sur le rivage ; puis un passant survint, qui réussit à repérer le corps décomposé. On courut prévenir la famille et les autorités ; et bientôt arrivèrent sur les lieux MM. Agostinelli père et frère de la victime, accompagnés de MM. Garbero frères, aviateurs, et suivis de M. Bernard, maire de Villeneuve-Loubet, et de la gendarmerie de Cagnes. Les formalités accomplies, un fourgon des pompes funèbres d’Antibes vint chercher la dépouille pour la transporter à la morgue. Le lendemain lundi sous un ciel gris et bas les obsèques furent célébrées au milieu d’un concours nombreux. Les cordons du poêle étaient tenus pas MM. Dumas, Hector et Joseph Garbero et Nicolas Kasterine. La jeune veuve conduisait le deuil ; son beau-père et son beau-frère la soutenaient, chancelante sous ses voiles, mais elle défaillit en cours de route. Venaient ensuite les notables d’Antibes et le personnel de l’école de la Grimaude. Après l’absoute, M. le curé Ventru prononça une émouvante oraison ; puis le cortège se dirigea vers la gare d’où un fourgon devait emporter à Nice les restes innommables de celui qui avait été Marcel Swann.
Ce joli texte (qui n’a pour défaut que de ne pas citer ses sources) attire l’attention sur les déchirements immédiats des ayant-droits, qui laissent supposer que les Agostinelli, père et frère se seraient volontiers débarrassé d’Anna, et ce n’est probablement pas un hasard si dans l’urgence elle s’est immédiatement placée sous la protection de Proust, même si son acharnement à rechercher le corps avait peut-être pour but de retrouver l’argent emporté par son amant (7000 fr selon Painter)... On peut remarquer au passage que Proust se trompait en considérant que les Agostinelli dépensaient sans compter (l’enquête d’août 1913 n’aurai-t -elle pas eu pour objet au moins secondaire d’examiner les dépenses plus que les relations sociales des filés ?). Alfred au moins a économisé une somme assez importante. Faut-il considérer comme normal pour une homme de cette époque qu’il la transportât sur lui en permanence ? Ou que signifie qu’il en fut porteur lors de son deuxième vol en solitaire ? Ce détail, non résolu -qui récupéra l’argent, était-il récupérable après plus d’une semaine passée dans l’eau- pourrait-il avoir une incidence sur la thèse d’un simple accident ? Alfred, comme un peu plus tard Robert d’Humières est-il mort, -éventuellement à son insu- en service commandé, pour échapper définitivement à une relation amoureuse impossible ?
Carter, Proust in love : 
 
« La famille envoya un demi-frère d'Agostinelli, Jean Vittoré à Paris, où Proust profondément peiné, pleura dans ses bras. Vittoré était venu supplier le romancier d'embaucher des plongeurs pour rechercher le corps. Les plongeurs qui devaient venir de Toulon, demandaient 5000 francs pour le dérangement. Proust n'essaya pas d'engager les hommes car son ''règlement de créance seul'' aurait ''entièrement absorbé" le cash que Hauser avait réuni pour lui. 
 
Ces informations sont à prendre avec précaution. Céleste en effet affirma que Proust finança les recherches, et Painter dit sobrement : «  un jour ou deux après, le demi frère d’Agostinelli vint le voir au 102 bd Haussmann, et Proust éclata en sanglots dans ses bras. »




Painter suppose qu’Emile occupa l’emploi de secrétaire en juillet et août 1914. Proust démarcha tous ses amis niçois, Mme Catusse, le père de Gautier Vignal afin de trouver un emploi de chauffeur à Emile.
A Reynaldo Hahn le 21 nov 1914 :
Si vous pouviez écrire un mot à La (croyez-vous que je ne peux pas trouver le nom de votre ancien secrétaire si gentil, d'une famille de robe) pour son cousin de Monaco, les Agostinelli père et fils sont dans une extrême misère, le Casino de Monte Carlo doit paraît-il rouvrir prochainement et comme beaucoup d'employés sont à la guerre (?) il serait plus facile de les caser. J'ai aussi recommandé le fils qui est un excellent mécanicien et chauffeur au père Gautier Vignal par l'intermédiaire de son fils. Le père est un cocher de premier ordre (références Léonino etc.)
Il finit par obtenir en mai 1915 de le faire engager par les Rostand. William Carter (Proust A life) souligne que l’assistance offerte par Proust qui alla jusqu’à lui donner les vêtements qu’il avait conservés de son père, n’était pas tout à fait désintéressée :
 
« Emile qui avait une femme et un enfant à charge, contacta son bienfaiteur par suite de la crainte qu’il avait de se retrouver sans emploi si les Rostand venaient à quitter Pais pour une région plus sûre. Quoique Marcel ne vit que rarement Emile, il tenait à rester en contact avec lui [une note du carnet 4, contemporaine de l’inhumation d’Alfred mentionne l’adresse d’Emile à Toulouse, 22 rue Sainte-Ursule] pour en apprendre davantage sur la vie d’Agostinelli entre le mment où il d’enfuit de l’appartement de Proust et sa mort. Proust rappela à Maurice Rostand [le fils homosexuel d’Edmond] qu’il n’avait jamais répondu à ses questions au sujet de ce qu’il aurait pu apprendre d’intéressant d’Emile à propos des pilotes qu’Agostinelli avaient connu à Antibes. Et pour se prévenir des soupçons que Maurice pouvait entretenir sur ses motivations, Marcel expliqua que ces détails l’intriguaient dans le cadre d’une « reconstitution balzacienne ».
L’occasion d’en apprendre plus des employeurs d’Emile ne se poursuivit pas longtemps puisque l’entrée en guerre de l’Italie le 22 mai 1915 le précipita sur le front.

Le retour d’Anna à Paris, qui demeura bd Haussmann de mi juin à au début de juillet dut constituer une scène de vaudeville tragique : on imagine à peine comment les deux veuves se tombèrent dans les bras.
Vers fin juin 1914 à Montesquiou :
Si je ne vous ai pas remercié plus tôt, c’est qu’aux ennuis qui accablent ma vie, et aux chagrins, mille fois pires que les ennuis, s’est ajouté la perte de mon secrétaire, mort d’une façon affreuse. Comme dans le phénomène de la sursaturation, tout ce qui jusque là était fluide et supportable me tient maintenant maintenant dans un éternel étau… J’ai renvoyé à corriger les épreuves de mon second volume, qui se trouve ainsi ajourné, car je suis incapable même de me relire. Je n’ai que la force de rendre à la pauvre veuve le courage qui me manque.
Proust s’efforça de trouver à plusieurs reprises des emplois à Anna, places qu’elle abandonna les unes après les autres. En octobre 1916, elle insista pour obtenir une recommandation auprès de Jacques Bizet pour entrer dans une usine de munitions, ce que Proust refusa obstinément de faire, estimant que le travail d’usine était trop éprouvant pour elle. Il écrivit à Mme Straus qu’il ne pouvait prendre cette responsabilité, « pas plus que je n’ai consenti pour son pauvre mari à le laisser voler sur la mer. »
Alfred aurait-il eu l’intention lointaine de traverser la Méditerranée ?Au journaliste du Matin qui lui exposait tous les dangers d'une telle tentative Garros avait répliqué légèrement agacé : « Je réussirai ou je me noierai ! »




Correspondance du deuil


La tristesse de Proust s’étale dans ses lettres, parfois longtemps après les faits ; il écrira par exemple (à son ami Henry Bordeaux): « un être que j’aimais profondément est mort à 26 ans, noyé » ou encore « II est bien triste qu'un être si doué, si jeune, si courageux, ait fini de cette manière affreuse» ; à René Blum «Un peu avant la guerre, j’avais perdu la personne que j’aimais le plus».
En réponse à une lettre de Walter Berry, Proust écrit encore en 1918 ces phrases qui soulignent le parallèle avec l’amour « incestueux » de Phèdre :
« votre Méditerranée ne me semble pas si pacifique. La manière dont elle engloutit le blasphémateur ressemble assez à certain récit de Théramène sur la mort de Thésée [sic, pour Hippolyte]. Je la crois aussi féroce mais moins constante, elle a englouti, il y a quatre ans, tombé de son avion mon cher secrétaire qui était Italien et copiait Swann à la machine. »
A Lucien Daudet, avant le 21 novembre 1914 :
Enfin, moi qui avais si bien supporté d'être malade, qui ne me trouvais nullement à plaindre, j'ai su ce que c'était, chaque fois que je montais en taxi, d'espérer de tout mon cœur que l'autobus qui venait allait m'écraser.
Même à l’oreille sans doute complaisante de sa voisine du dessus, Mme Williams, Proust écrit, probablement en octobre 1914 :
Madame,
C'est toujours un bien grand plaisir pour moi de recevoir une lettre de vous. La dernière m'a été particulièrement douce en ces heures terribles où on tremble pour tous ceux qu'on aime, et je n'entends pas par là seulement ceux qu'on connaît. Il est pourtant permis sans trop d'égoïsme d'avoir des inquiétudes privilégiées, et le sort de mon frère qui opère dans la ligne de feu, a eu son hôpital bombardé, les obus tombant jusque sur la table d'opération si bien qu'il a été obligé de descendre ses blessés dans les caves, me tient particulièrement à cœur. Heureusement il est sain et sauf jusqu'ici et a été cité à l'ordre du jour de l'armée. J'espère que vous avez aussi de bonnes nouvelles des vôtres.
Quant à moi je dois passer prochainement en conseil de contre réforme, j'ignore si je serai pris ou non. J'avais voulu vous écrire l'été dernier pour avoir de vos nouvelles. Mais même bien avant la Guerre j'ai été accablé de soucis. J'ai d'abord été à peu près complètement ruiné, ce qui m'a semblé extrêmement pénible. Mais peu de temps après mon pauvre secrétaire a été noyé en tombant d'aéroplane dans la mer. Et l'immense chagrin que j'en ai eu, et qui dure toujours, m'a empêché de penser à des ennuis matériels, bien petits à côté d'une souffrance morale.
Vous le connaissiez peut-être de vue car il habitait chez moi avec sa femme. Mais ce que vous ne pouvez savoir c'est l'intelligence d'élite qui était la sienne, et extrêmement spontanée puisqu'il n'avait fait aucune étude, ayant été jusque-là un simple mécanicien. Jamais je n'ai mieux compris la profondeur du mot «l'Esprit souffle où il veut».

Le besoin de Proust d’épancher son chagrin après de nombre de ses correspondants trouve son expression la plus personnelle dans une fameuse lettre à Hahn où Proust parle sans fard de ses sentiments vis-à-vis d’Agostinelli et explique la transposition, dans l’œuvre, du mécanisme du deuil et de l’oubli.


Peu après le 24 octobre 1914
Cher Reynaldo
Mon cher petit vous êtes bien gentil d'avoir pensé que Cabourg avait dû m'être pénible à cause d'Agostinelli. Je dois avouer à ma honte qu'il ne l'a pas été autant que j'aurais cru et que ce voyage a plutôt marqué une première étape de détachement de mon chagrin, étape après laquelle heureusement j'ai rétrogradé une fois revenu vers les souffrances premières. Mais enfin à Cabourg sans cesser d'être aussi triste ni d'autant le regretter, il y a eu des moments, peut'être des heures, où il avait disparu de ma pensée.
Mon cher petit ne me jugez pas trop mal par là (si mal que je me juge moi-même!). Et n'en augurez pas un manque de fidélité dans mes affections, comme moi j'ai eu le tort de l'augurer pour vous quand je vous voyais regretter peu des gens du monde que je croyais que vous aimiez beaucoup. Je vous ai supposé alors moins de tendresse que je n'avais cru. Et j'ai compris ensuite que c'était parce qu'il s'agissait de gens que vous n'aimiez pas vraiment. J'aimais vraiment Alfred. Ce n'est pas assez de dire que je l'aimais, je l'adorais. Et je ne sais pourquoi j'écris cela au passé car je l'aime toujours.
Mais malgré tout, dans les regrets, il y a une part d'involontaire et une part de devoir qui fixe l'involontaire et en assure la durée. Or ce devoir n'existe pas envers Alfred qui avait très mal agi avec moi, je lui donne les regrets que je ne peux faire autrement que de lui donner, je ne me sens pas tenu envers lui à un devoir comme celui qui me lie à vous, qui me lierait à vous, même si je vous devais mille fois moins, si je vous aimais mille fois moins. Si donc j'ai eu à Cabourg quelques semaines de relative inconstance, ne me jugez pas inconstant et n'en accusez que celui qui ne pouvait mériter de fidélité.
D'ailleurs j'ai eu une grande joie à voir que mes souffrances étaient revenues; mais par moments elles sont assez vives pour que je regrette un peu l'apaisement d'il y a un mois. Mais j'ai aussi la tristesse de sentir que même vives elles sont pourtant peut-être moins obsédantes qu'il y a un mois et demi ou deux mois. Ce n'est pas parce que les autres sont morts que le chagrin diminue, mais parce qu'on meurt soi-même. Et il faut une bien grande vitalité pour maintenir et faire vivre intact le « moi » d'il y a quelques semaines. Son ami ne l'a pas oublié, le pauvre Alfred. Mais il l'a rejoint dans la mort et son héritier, le « moi » d'aujourd'hui aime Alfred mais ne l'a connu que par les récits de l'autre. C'est une tendresse de seconde main.
(Prière de ne parler de tout cela à personne ; si le caractère général de ces vérités vous donnait la tentation d'en lire quelques extraits à Gregh ou à d'autres, vous me feriez beaucoup de peine. Si jamais je veux formuler de telles choses ce sera sous le pseudonyme de Swann. D'ailleurs je n'ai plus à les formuler. Il y a longtemps que la vie ne m'offre plus que des événements que j'ai déjà décrits. Quand vous lirez mon troisième volume celui qui s'appelle en partie « A l'ombre des jeunes filles en fleurs », vous reconnaîtrez l'anticipation et la sûre prophétie de ce que j'ai éprouvé depuis.)
… Mille tendresse de votre Marcel
P. S. Que ma lettre je vous en prie n'aille pas vous donner l'idée que j'ai oublié Alfred. Malgré la distance que je sens hélas par moments, je n'hésiterais pas même dans ces moments-là à courir me faire couper un bras ou une jambe si cela pouvait le ressusciter.


Proust à Charles d'Alton (après le 12 mai 1915) :
Cher Monsieur
J'aimerais bien avoir de vos nouvelles. La dernière fois Madame Foucart à qui j'avais écrit n'a pu m'en donner. Madame d'Alton ne m'a pas répondu. Et comme cette année je n'irai sans doute pas à Cabourg (je vais d'ailleurs être sans doute mobilisé) je resterai, si vous ne m'écrivez pas, sans rien savoir de vous, à qui je pense à peu près tous les jours. Je sais la belle résolution que vous avez prise, avec quelle vaillance vous l'avez soutenue. Que j'aurais aimé, comme l'a pu Bertrand, vous voir dans votre uniforme où vous devez être si charmant et qui doit s'assortir si bien à la couleur de vos yeux. Les bretonnes doivent murmurer en vous voyant (si vous êtes toujours en Bretagne : « Il est un bleu dont je meurs Parce qu'il est dans les prunelles » [Sully Prudhomme citation à peu près]. Hélas il y a q. q. chose d'autre dont je meurs c'est de la guerre ! Deux amis tendrement aimés dont le premier était pour moi un véritable frère, Bertrand de Fénelon et Robert d'Humières sont morts de la façon la plus affreuse. Je les nomme seuls parce qu'ils étaient les préférés, mais combien j'ai perdu de parents, d'amis. Et puis maintenant on aime même ceux qu'on ne connaît pas, on aime tout ce qui se bat, on pleure tout ce qui tombe ! Quant j'ai vu Madame d'Alton à Cabourg, je me plaignais parce que je venais d'être ruiné. Que je voudrais l'avoir toujours été et qu'un être comme Bertrand de Fénelon fut vivant. Et vous avez peut'être su qu'avant, mon pauvre Agostinelli que j'aimais tant et dont je resterai toujours inconsolable s'était tué en aéroplane, noyé dans la Méditerranée. Mon ami Reynaldo est en Argonne, mon frère à Arras ; mon frère a été cité à l'ordre du jour de l'armée et décoré et en effet depuis le 1er jour il n'a cessé de montrer un grand courage mais je suis souvent très inquiet. J'ai passé un mois à Cabourg et au milieu des angoisses de la guerre, on a trouvé le moyen, sans pourtant qu'on puisse imaginer où s'en trouvait la matière, de faire d'invraisemblables potins.
Cela m'a fait prendre cette plage en horreur d'autant plus que des personnes pour qui je n'ai que respect et qu'affection les ont largement propagés. (ceci entre nous deux n'est-ce pas, car vous risqueriez de commettre une complète erreur tandis que quand nous causerons ensemble je pourrai peut'être vous être bien utile). J'en reste ulcéré. Mais cette tristesse est bien peu de chose auprès de toutes les autres. Nuit et jour on pense à la guerre, peut'être plus douloureusement encore quand comme moi on ne la fait pas. Même si l'on pense à autre chose, même si l'on dort, cette souffrance ne cesse pas comme ces névralgies qu'on perçoit dans le sommeil. Je tâche de comprendre les opérations du mieux que je peux, c'est à dire guère. Je m'ingurgite chaque jour tout ce que les critiques militaires français ou genevois pensent de la guerre. Ai-je besoin de vous dire que ce n'est jamais sans adresser une pensée pleine de tendre respect à l'homme de grand cœur et de charmant esprit qui voulait bien causer avec moi armée et stratégie dans le Casino de Cabourg. Depuis cet homme là a réalisé son rêve en redevenant officier. Je l'admire, je l'envie ; mais je voudrais bien savoir comment il va ! Et je le prie d'agréer l'hommage de mon affectueux respect. Marcel Proust


Proust. le 27 mai 1915, écrit à Mme Anatole Catusse pour l'anniversaire de la mort d’Alfred Agostinelli : il la prie de commander à Nice « une couronne ou une gerbe destinée à être déposée sur une tombe pour un anniversaire », qu’il faudrait faire livrer pour le 30 mai chez la sœur du défunt, « en disant que c’est de ma part » ; il va la prévenir. Il ne connaît personne d’autre à Nice pour se charger de cette corvée.

«Permettez-moi deux petites recommandations. 1° La famille à laquelle cela s’adresse, d’extraction plus que modeste et populaire, sera plus sensible à un genre de fleurs “faisant de l’effet” qu’à des arrangements nous plaisant, à vous ou à moi. L’an passé j’avais envoyé une couronne de 400 fr. ce que je crois qu’on peut faire de plus beau et que cette année mes ennuis ne me permettent pas de recommencer, et leur regret a été que ce ne fût pas “en fleurs artificielles”. – La seconde chose est que la dame en question n’est à aucun point de vue de celles avec qui vous pourriez être en relations. Il n’y a rien d’assez choquant pour me détourner de vous demander de vous en occuper car s’il y a irrégularité de situation, elle date de plus de vingt ans, n’est compliquée d’aucune autre, et cachée avec la plus grande décence. mais vous pouvez cependant pour que votre noli me tangere reste plus intact prévenir le fleuriste que vous ne connaissez pas cette dame ».Puis, faisant allusion à la guerre : « J’espère que l’intervention italienne n’aura pas pour effet de transformer votre cher convalescent en un chasseur alpin. [...] Je ne puis vous dire tous les amis que je perds. Depuis bien des années je ne les voyais plus. mais hélas je n’ai pas le don d’oubli, et je pleure nuit et jour Fénelon et d’Humières comme si je les avais quittés hier »..



 Lettre à Mme Jean Vittoré pour l’anniversaire de la mort d’Alfred :

J’ai prié des mais que j’ai à Nice de s’occuper de fleurs pour l’anniversaire du pauvre Alfred, et je me permets de les faire envoyer chez vous. On les remettra 50 rue de Paris le 30 de ma part et vous aurez la bonté d’indiquer au porteur où se trouve la tombe, à moins que ne vouliez vous charger de les déposer vous-même, comme je sais d’après ce qu’Alfred m’a toujours dit, que vous avez le culte du souvenir et vous rendez pieusement au cimetière.
Cette affreuse guerre m'a enlevé presque tous mes amis, tués à la fleur de l'âge, et deux cousins, les inquiétudes que j'ai pour mon frère et d'autres parents qui sont sur le front, rien de tout cela n'affaiblit en moi le souvenir si triste et si tendre que je garde d'Alfred. Je pense constamment à lui, mon amitié et mon regret ne font que devenir de plus en plus profonds. Certes sa présence me manque infiniment. J’aimais tant son esprit, son cœur. Mais si sans le voir jamais, je le savais du moins vivant, heureux quelque part, pouvant obtenir de le vie tout ce que ses beaux jours méritaient, je me consolerais aisément de cette séparation. Mais penser qu'il n'est plus, qu'une mort injuste et stupide a anéanti de si belles espérances, c'est à cela que je ne peux m'habituer, que je ne m'habituerai jamais.
Je vous prie d’exprimer à sa famille les sentiments si douloureux avec lesquels je serai de cœur avec eux, le 30. Sans la guerre, j’aurais voulu cette année visiter sa tombe. Je vous demande du moins de le faire pour moi. »

Le Rossignol : « une gerbe parvient à Mme Agostinelli (10 francs) et une autre (20 francs) à Mme Vittoré, ... »




Félix et les aviateurs


Le cahier 54, que Proust surnomme « Vénusté » constitue avec le cahier Dux le premier état connu de l'épisode d'Albertine en 1913-1914 .
Le cahier 54 commence par une séquence isolée titrée Sur M. de Charlus, (disparue sans laisser de trace narrative -mais tant de traces sémantiques- dans les brouillons ultérieurs), qui développe sur 9 folios l'histoire d'amour et de jalousie pour un jeune homme dénommé Félix pour lequel son patron cherche la profession la moins exposée aux séducteurs potentiels -qui sont partout-. Dans cet épisode, Félix n’est un prédécesseur de Morel-Santois (pianiste/violoniste, la « petite tante déguisée en soldat » de la rencontre ferroviaire avec Charlus) que dans la mesure où l’Alfred qui suscite la jalousie délirante se dédouble dans l’ami du chauffeur malveillant, relation de débauche d’une Albertine dont on ignore encore l’aspect nymphomaniaque et lesbien. A la question que faire de Félix, un musicien, un journaliste, un musicien, Charlus pense le diriger vers la carrière des sports? « car Félix avait pensé aussi à s'y consacrer quelque temps » où « M. de Charlus avait cru que la Vénus masculine s’incarnait moins fréquemment. Mais depuis peu il avait eu à cet égard les précision les plus effrayantes édifiantes. »
Laurence Teyssandier  in Quand genèse et autobiographie se rencontrent
Vient alors un long développement extrêmement travaillé, consacré au portrait d'un aviateur homosexuel, « le fameux XXX, un bon gros garçon, le roi des aviateurs » qualifié de « demi-dieu ventru » et même plus loin de « gros silène ailé ».(Folio 5) Les figures prodigieuses qu'il accomplit dans le ciel ne l'empêchent pas, une fois revenu à terre, de courir « secrètement à la recherche de jeunes garçons qui l'entouraient comme les satyres Bacchus » (Folio 4) et se livrer à son vice dans "l'atelier volcanique où se préparaient ses machines volantes, les jeunes apprentis, quelques-uns beaux comme des anges, qui s'empressaient à pousser l'appareil sur le champ à en mettre assurer les ailes et qui lui / il lui avaient tous passé par les mains" ; tandis que les uns couraient pousser son appareil, qu’un autre assurait ses ailes, il en entraînait quelqu’un au fond du hangar derrière un appareil qu’ils faisaient semblant de regarder à moins qu’il ne l’emmenât pendant qu’il allait coiffer le bonnet de Mercure avec lequel il allait s’envoler, alors cabrioler au-dessus des forêts, fuser vers l’éther. Il restait souvent fort tard, s’arrêtait, noir comme un nuage devant l’écran d’or du soleil couchant, faisait des cercles, descendait, remontait < comme une hirondelle > dans la nuit commençante, et les humains ne connaissaient que cela de sa vie divine. Mais ils ne savaient pas que plus tard, dans à < en > des lieux secrets comme en une sorte d’Olympe insoupçonné [à] l’écart de sa vie connue et constatée, il avait < menait > une existence créée par son profond et insoupçonné désir, abritée en secret, dans une sorte d’Olympe invisible et peuplé de jeunes gens.
Le contraste entre « sa vie divine », au grand jour, d’as du pilotage, et l’existence « créée par son profond et insoupçonné désir, abritée en secret, dans une sorte d’Olympe invisible et peuplé de jeunes gens », renferme une sorte de mystérieuse beauté que M. de Charlus ressent plus vivement depuis que l’existence de ses pareils est devenue pour lui synonyme de danger pour Félix.
L'abondance des références mythologiques pour désigner les aviateurs et l'aviation est une des caractéristiques les plus frappantes du morceau. On y trouve (...) toutes sortes de divinités telles que Cupidon, Bacchus, Mercure ou encore Hercule. Il s'agit d'une mythologie revue et corrigée dont la marque spécifiquement proustienne réside dans la création de créatures doublement hybrides. (…) Même remarque pour l'audacieux oxymore qui transforme Vénus-Aphrodite, la divinité qui symbolise par excellence la féminité, en une "Vénus masculine (Folio 4).
On ne peut échapper à une citation plus étendue des pages dans la transcription qu’en propose Laurence Teyssandier dans le second volume de sa thèse :
Folio 6 :
« Quelle que fût celle [la carrière] à laquelle il [Félix] se destinait qu'il se rendit à un bureau, dans un salon, à un journal, dans un aérodrome, à un théâtre, il fallait bien traverser les rues de Paris. (…) Et les rues ne sont encore rien.(…) mais comment l’empêcher d’entrer d’aller sur un champ de courses, d’entrer dans un cinématographe ? (…) Cette armée des hors-natures dont il [Charlus] avait jadis jusque là refait avec tant de plaisir le dénombrement, lui apparaissait maintenant effroyable, sortant de tous les pavés, cn entourant son pauvre <jeune> amant, le cernant, l'empêchant de par cent, par mille, par dix mille offres, de retrouve la bonne voie, même s'il avait voulu la chercher.  Monsieur de Charlus, était oppressé aurai voulu appeler au secours, frayer un passage à travers ce rassemblement de toutes les tantes qui emboîtaient le pas au jeune homme et le faire diriger loin de Paris. Mais où ?..  Partout [passage au folio 7r°] il en retrouverait. Dans toutes les lieux < villes > de plaisir, ils sont même plus en vue qu’à Paris. La campagne, la solitude. Mais là ce sera le juge de paix, ou le jardinier. Et puis M. de Charlus avait oublié qu’il n’y avait pas que la poursuite des autres après Félix qui avait si peu de défense, il y avait ses désirs à lui peut-être < et si les vieillards ne couraient pas après le jeune homme dans la rue, le jeune homme pensait peut-être soudain à quelque enfant dans son cœur. ; partout il pourrait trouver un valet de ferme, un garçon d’écurie [phrase interrompue].
Folio 5, addition : «  Tous ces êtres-là qui à cause de la faunesse ancrée en eux qui a été semée en eux et pas en d’autres – pourquoi [?] – lui apparaissaient comme des demi-dieux, comme des personnages dignes et qu’a laissé d’être peints par les grands Italiens de la Renaissance, et qu’il réunissait en abolissant par la pensée les êtres semblables au commun qui les séparaient dans la vie, dans le monde,faisaient maintenant comme un sorte de ronde effrayante et dionysiaque autour de son malheureux amant (…) Cette mystérieuses intervention de la divinité qui faisait que le gros Silène ailé recherchait les jeunes gens, ne semblait-il pas probable que je d’après ce que par imprudence je lui avais dit, qu’elle s’était produite au cœur même de son amant et que toutes les tantes de la terre ne fussent-elles arrivées à mettre la main sur lui lui secrètement même dans le lit de sa maîtresse, boudeur et mystérieux, rêverait du jeune au jeune pâtissier qui leur apportait des tartes, et quelque jour quand sa maîtresse serait sortie le ferait s’enfermerait avec lui dans la cuisine et ce soir-là ne recoucherait avec elle qu’avec mauvaise humeur, ayant encore congestionné et ayant la migraine de la peur qu’elle ne les surprît et
Folio 8
(…) Oui, pourquoi dans ce jeune homme <selon quelle loi, dans le sein du jeune homme> en apparence semblable aux autres <dans/au fond de> une excavation, une sorte d'antre mystérieux existait-il un désir vivait-il avait-il été tressé à jamais avec son âme, différent, qui n'apparaissait que par moments et qui lui faisait convoiter des jeunes gens ; pourquoi en lui dans son cœur, à lui et non en celui d'autres - quoique M. de Charlus sût que - longtemps à sa joie - et maintenant à son désespoir, que c'était en beaucoup, existait-il une excavation, une sorte d'antre mystérieux > où, sans jamais l'avoir révéler à personne, il jouait à lui-même de la flûte pour attirer les jeunes gens…Dans Le passé de ce corps que M. de Charlus eût voulu envelopper, enfermer, isoler dans sa tendresse, recelait peut-être le désir intermittent, entre des liaisons féminines, le désir plus profond, plus secret, plus secret, plus inavoué, plis irrésistible de se prostituer à tel ou tel jeune garçon.
(…) Alors la curiosité touchant ces choses, déjà devenue douloureuse depuis l’abandon de M. de Charlus et ses soupçons, quand elle se portait sur les autres devenait autrement poignante quand elle s’exerçait sur Félix lui-même. M. de Charlus se rappelait ceux que Félix avait pu connaître. Il pensait au porteur de dépêches qu’une fois il avait retrouvé à la cuisine quand il l’avait cru parti depuis longtemps, au garçon laitier. Il croyait les voir à côté de son jeune amant comme dans ces viei[lles] gra[vures] héliogravures où l’on voit des amours autour de Cupidon, et l’épuisant de leurs caresses, < à côté de lui, > mais même pas non, plus qu’à côté de lui, car leur présence autour de Félix au cours de sa vie, leurs accouplements avec lui < s’il > avaient eu < alors > pour source [,] s’il avait ce penchant, son désir profond ; tandis qu’il jouait avec l’un d’eux, se laissant épuiser par ses caresses, une [ folio 9r°] joie habitait le cœur de < riait dans en > Félix qui prolongeait le petit garçon jusqu’au fond du cœur de son amant, de sorte qu’il était en lui, lié à lui, au plus intime de sa pensée, presque issu de lui comme les divinités issues d’un dieu qui jouent autour de lui à la fois ses amants et ses filles, et Félix les avait en quelque so[rte] puisqu’il les avait voulus, recherchés, appelés, caressés, possédés était décoré, < fleuri > de leurs <tendres > chairs roses, les avait pu comme un arbuste qui produit des roses. Et s’il s’était ainsi, il le serait partout même loin des villes, il le resterait. < Sur la mer > il trouverait le moyen de partir faire des promenades tard avec un matelot, à l’église de s’enfermer avec l’enfant de chœur dans le confessionnal. Et peut-être vaudrait-il encore mieux que M. de Charlus apprît qu’il était devenu le secrétaire d’un riche étranger que du moins il n’aimerait pas. Mais il vaudrait encore mieux qu’il n’apprît rien du tout, et qu’il ignorât tout de la résidence de Félix, de sa profession, de sa vie, qu’il le situât dans ce lieu innombrable et vague où l’on < qui fait moins > souffrir moins l’absent de de l’idée de ce qui s’y passe, car cette idée reste vague, alternative, flotte entre mille suppositions qui se détruisent l’une l’autre et ne prennent pas de cruelle racine [sic] dans l’âme et finissent par faire quelque possibilité abstraite, un pur néant qui endort la souffrance et prépare l’oubli.
Ce passage reprend en forme de conclusion d’autres rédactions abandonnées aux folios 3 et 4, peut-être plus explicites encore pour ce qui concerne les relations de l’auteur et de son ex-mécanicien car plus proches dans leur brutalité d’une réalité que masque la réécriture :
chair qui < adorée > qu’il aurait voulu garder toujours à lui, y avait-il eu le autrefois, de temps à autre, le désir et l’accomplissement avec de jeunes / tout jeunes gens / de ce corps qu’il avait poli de ses bai[sers] / enveloppé de baisers et de sa tendresse / Recelait-il < avait-[il] recelé > le désir intermittent de tout jeunes gens / avec chair / < corps > adorée que M. de Charlus avait enveloppé et aurait voulu isoler enfermer, isoler, dans sa tendresse, recelait-il le désir intermittent de se prostituer à de tout jeunes gens, que le vieil amant délaissé voyait tour à croyait voir épuisant de leurs baisers au à côté de Félix l’ épuisant de leurs Félix de leurs caresses, tantôt l’un à côté de lui, tantôt l’autre ; mais non, plus qu’à côté de lui, puisque issus de lui, puisque c’était un désir ancré en lui qui les lui faisait rechercher, que quand il était auprès d’eux, une pensée de joie habitait son âme, qu’ainsi ils étaient scellés, liés jusqu’au plus profond de sa chair, laquelle s’épanouissait de temps à autre en ces formes juvéniles comme un Dieu à la fois un et plusieurs, comme un arbuste qui porte des roses. Alors à ce moment où il Félix était libre, quelle anxié[té] curiosité qui eût jadis < hier encore > été si plaisante à M. de Charlus, aujourd’hui si atroce, de savoir s’il irait conduire une barque seul avec < ce qu’était au fond > le jeune matelot du bois que avec qui Félix irait peut-être le soir faire seul un long tour en barque, ou l’enfant de chœur de Saint-Sulpice avec qui il entrait //peut-être à la tombée du jour dans une des nombreuses chapelles pleines d’ombre. Mais même < Même > la curiosité de M. de Charlus à l’égard de gens qui en eux-mêmes n’avaient rien de séduisant n’était pas moins < était > douloureuse. Car Félix avait besoin d < aimait >l’argent et céderait aussi bien à un autre vieillard qu’il avait cédé à lui-même. S’il se destinait au journalisme Et il était il était ainsi autant que de savoir < se demander > quels jeunes gens seraient l’objet de ses désirs, il était cruel de se demander de que du désir de quels hommes mûrs lui serait l’objet. Que fallait-il souhaiter pour qu’il évitât les mauvais chemins [?] S’il entrait dans le journalisme, comme on avait dit, il pensait déjà à X, Y, Z, qui tout de suite seraient attirés par sa jolie figure. Dans le monde s’il cherchait à y aller, hélas, il l’avait trop souvent dénombré lui-même, plus de quatre-vingts pour cent de ceux qui le fréquentent sont ainsi. Seulement pour beaucoup c’est ignoré d’une manière générale. Et les parti[culiers] personnes particulières qui ont été à même de le découvrir malgré les ruses employées ne sont pas les mêmes. C’est le < un ancien > valet de chiens de tel prince marié, père de famille,
entretenant une danseuse qu’il aime, qui saura seul saura cela de lui, alors que tout le monde l’ignore, sauf quelques voyous des fortifications qui ne savent pas son nom. Pour un autre c’est le mécanicien d’une randonnée qui l’aura // une fois conduit. S’il se donnait définitivement à la musique, il ne serait pas plus en sûreté, bien plus en vue, même s’il n’était pas recherché des musiciens, il le serait des auditeurs.


Pour rendre compte de la richesse des leitmotive de ces pages, il faudrait tout souligner et rechercher au cas par cas chaque analogie. On s’interrogera seulement avec Guillaume Perrier (Ecriture et Mnémotechnie) sur le surnom du cahier ; « Vénusté ». Ce latinisme assez rare qui équivaudrait à « grâce digne de Vénus » revêt un sens particulier pour Proust :
Il s’en dégage l’impression d’un mot profondément ambigu, à la fois noble par son origine et vulgaire par la sorte de beauté sensuelle qu’il peut désigner. Cette noblesse sert le cas échéant à voiler ou à suggérer une forme de sensualité inavouable. Dans une lettre de 1907 à Reynaldo Hahn signalée par les éditeurs du Cahier 54, Proust écrit d’une sœur de Mme Greffulhe : « Sa petitesse et sa vénusté sont d’ailleurs très comiques et font penser à quelque beauté parfaite et minuscule comme on n’en voit l’étrangeté que dans certains bordels». (…) Mais l’emploi le plus intéressant, dans un livre dont on sait que Proust l’a lu... se trouve dans le recueil pornographique de Verlaine, Femmes (1890), dédié aux « Putains », « novices ou professes ». On lit dans le premier poème, « À celle que l’on dit froide » : « […] ta gorge triomphante / Dans sa gracile vénusté ». Deux strophes plus loin, la jeune femme est comparée à « un joli garçon ». Proust aurait acquis ces deux livres lors d’une vente de 1908, d’après Philip Kolb, et il en parle dans deux lettres de la même année, en les qualifiant de « scandaleux », « immondes », « secrets », « stupides », et encore quatorze ans plus tard, en 1922, en employant les termes « hideux » et « pénible ». Si cette inspiration verlainienne est avérée, alors on comprend mieux la charge émotionnelle et le caractère transgressif de « vénusté », susceptibles d’en faire une image frappante et un titre adéquat pour le Cahier 54. Ce mot condenserait la passion amoureuse de Charlus pour Félix et celle du héros pour Albertine, et refléterait les tourments de Proust lui-même.

Il a déjà été question, à propos des promenades avec Albertine, de la « Vénus ancillaire» objet de prières jaculatoires. La « Vénus masculine » de l’épisode des aviateurs soulignerait donc la parenté des terrains d’aviation avec des lieux de perdition homosexuels, le bordel de l’imaginaire « chambre des Aviateurs » devant laquelle Saint-Loup aurait réuni tous les suffrages. C’est encore à Charlus chez les Verdurin qu’est associé la Vénus androgyne (-dont d’éminents mythologues semblent penser que la figure primitive se serait dédoublée en un couple Vénus-Mercure, porteur des mêmes attributs) :

La rage de l’inverti est plus lancinante encore. Il a compris que, dès la première seconde, le gentilhomme et le coiffeur ont désiré son jeune compagnon (…) Il peut se tromper un moment, mais une divination rapide le remet dans la vérité. Aussi l’erreur de M. de Charlus fut-elle courte. Le discernement divin lui montra au bout d’un instant que Cottard n’était pas de sa sorte et qu’il n’avait à craindre ses avances ni pour lui-même, ce qui n’eût fait que l’exaspérer, ni pour Morel, ce qui lui eût paru plus grave. Il reprit son calme, et comme il était encore sous l’influence du passage de Vénus androgyne, par moments il souriait faiblement aux Verdurin, sans prendre la peine d’ouvrir la bouche, en déplissant seulement un coin de lèvres, et pour une seconde allumait câlinement ses yeux, lui si féru de virilité, exactement comme eût fait sa belle-sœur la duchesse de Guermantes.





Les anges de Giotto

 
L’épisode de Venise (qui se conclut à Padoue) dans Albertine disparue restaure le lien brisé avec cet autre disparu, qui n’est jamais cité pour lui-même : dans des brouillons antérieurs apparaissent aussi les frères Wright, « Roland Garros » lui-même pour une fois nommé directement puis effacé sans doute au moment de sa mort- Fonck, et d’autres aviateurs absents du premier état du texte :

La veille de notre départ, nous voulûmes pousser jusqu’à Padoue où se trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann m’avait donné les reproductions ; après avoir traversé en plein soleil le jardin de l’Arena, j’entrai dans la chapelle des Giotto, où la voûte entière et le fond des fresques sont si bleus qu’il semble que la radieuse journée ait passé le seuil, elle aussi, avec le visiteur et soit venue un instant mettre à l’ombre et au frais son ciel pur, à peine un peu plus foncé d’être débarrassé des dorures de la lumière, comme en ces courts répits dont s’interrompent les plus beaux jours quand, sans qu’on ait vu aucun nuage, le soleil ayant tourné son regard ailleurs pour un moment, l’azur, plus doux encore, s’assombrit. Dans ce ciel, sur la pierre bleuie, des anges volaient avec une telle ardeur céleste, ou au moins enfantine, qu’ils semblaient des volatiles d’une espèce particulière ayant existé réellement, ayant dû figurer dans l’histoire naturelle des temps bibliques et évangéliques, et qui ne manquent pas de volter devant les saints quand ceux-ci se promènent ; il y en a toujours quelques-uns de lâchés au-dessus d’eux, et, comme ce sont des créatures réelles et effectivement volantes, on les voit s'élevant, décrivant des courbes, mettant la plus grande aisance à exécuter des loopings, fondant vers le sol la tête en bas à grand renfort d'ailes qui leur permettent de se maintenir dans des conditions contraires aux lois de la pesanteur, et ils font beaucoup plutôt penser à une variété disparue d’oiseaux ou à de jeunes élèves de Garros s'exerçant au vol plané qu'aux anges de la Renaissance et des époques suivantes, dont les ailes ne sont plus que des emblèmes et dont le maintien est habituellement le même que celui de personnages célestes qui ne seraient pas ailés.


 
Loopings ? Écrit Proust. Le premier français à avoir réussi cette figure, l’a exécutée à Buc, le 31 août 1913, ( quatre jours après son prédécesseur russe)



Les enquêtes menées auprès des élèves de Garros ne portèrent sans doute pas leur fruit puisque Proust se tourna vers un jeune homme qui lui proposa , -offre de service restée sans réponse-, de dactylographier de nouvelles pages, Louis Gautier-Vignal, déjà cité.
Louis Gautier-Vignal, (dans ses Souvenirs sur Proust) rapporte :

Quand Proust apprit par les Daudet que j’étais l’ami de Roland Garros, [et sachant que j’étais à Paris à l’hôtel Majestic] il souhaita me rencontrer. Un soir je lisais dans ma chambre lorsque le téléphone sonna. C’était Proust. Après s’être nommé… il me dit ce qui l’avait décidé à me téléphoner : la mort de son secrétaire, l’élève aviateur Agostinelli, que j’avais peut-être rencontré dans le midi. Je répondis que j’étais le plus souvent à l’étranger et que je ne faisais que d’assez courts séjours dans le Midi auprès de mon père. Je dis à Proust que j’allais essayer d’obtenir par l’intermédiaire de Garros les renseignements qu’il souhaitait connaître.

Vient la première rencontre :

Proust me remercia d’être venu le voir. Il s’excusa longuement de me recevoir dans sa chambre et d’être dans son lit. Il me demanda, comme il l’avait fait par téléphone, des nouvelles de ma santé. Puis nous parlâmes de ce qui était l’objet de ma visite : la mort d’Agostinelli… Proust me redit le chagrin que lui causait sa mort car il le connaissait depuis bien des années. Il se reprochait de l’avoir laissé entreprendre un métier dangereux, de l’avoir même indirectement encouragé en promettant de lui donner un avion.(…) En apprenant que j’étais un ami d’enfance de Garros, Proust avait pensé… que je fréquentais les milieux aéronautiques de Nice, que j’avais peut-être rencontré Agostinelli, que je pourrais le renseigner sur les circonstances de sa mort. Or je n’habitais pas Nice depuis des années… Je ne connaissais personne dans le monde de l’aviation. Garros n’habitait plus Nice. Je m’offris pourtant de l’inviter à dîner avec lui ou de le lui amener.

Il semble bien, que, tout en menant son enquête posthume, Proust ait soigneusement évité de se retrouver en présence de Roland Garros.

Par deux fois Proust tente de placer t le jeune Agostinelli survivant, Emile, : première tentative en novembre 1914 ? Proust ayant appris que Gautier-Vignal père a besoin d'un chauffer le recommande : « Émile Agostinelli dont je vous avais parlé est dans une profonde misère je crois, misère due à ses stupides arrangements, d’ailleurs. ». Mécanicien et bon chauffeur, "monégasque mais ayant beaucoup vécu à Nice, il connaît à merveille toutes les routes".
Demande suivante le 10 janvier 1915 ;Proust mélange sans transition avec sa tactique de séduction épistolaire le véritable objet de sa lettre.

Chose inouïe, moi qui peux vivre indéfiniment seul, je m’ennuie après vous. Chose plus inouïe encore, moi si malheureux en ce moment, et vous je suppose relativement heureux, j’éprouve comme un besoin de vous consoler. Puisse ce besoin ne correspondre à aucune tristesse réelle en vous pressentie par mon cœur inquiet. Que devenez-vous ? Voulez-vous que je vienne un soir tard ? Cette idée de votre tristesse sans cause que je connaisse me donne peut-être seule le désir d’aller à vous. Avez-vous pu faire quelque chose pour cet Emile Agostinelli (24 rue de Paris, à Nice). Non, je suppose, car je le crois toujours sans travail. Que de choses à se dire et qu’on ne se dira jamais (…) ne prenez pas trop à la lettre ma demande de vous voir. Car ce sera peut-être difficilement réalisable et n’est peut-être que momentanément souhaité par moi…

En dépit du du trouble intérêt manifesté avec insistance par Proust, Gautier-Vignal dément toute relation amoureuse entre Proust et Agostinelli, reconnaissant seulement la fascination que l’écrivain, - se faisant passer pour malade afin de s’enfermer, seul, prisonnier de sa chambre (où couché il ne pouvait recevoir aucune femme)- aurait éprouvé pour un jeune homme sportif et remuant. Il faut souligner que Gautier-Vignal n’a pu croiser Alfred, et qu’il méconnaît complètement l’histoire de leurs relations, puisqu’il place son départ vers mars 1914. Gautier-Vignal feint de ne pas se rendre compte des tentatives de séduction à son adresse, ni que Proust l’ait approché uniquement parce qu’il supposait qu’il pouvait obtenir de lui, en tant que relation de Roland Garros, des renseignements sur Agostinelli.

Le 5 octobre 1918, apprenant la mort de Roland Garros à bord de son Spad XIII,  Proust écrit à Jean Cocteau une lettre de condoléances dans laquelle la position de révélateur qu'il assigne au Garros du Cap de Bonne-Espérance décrit assez exactement ce qu'il est en train de composer avec la figure d'Alfred dans La Recherche : « Ma consolation est de penser que vous aurez cette douceur, vous qui l’avez tant aimé, de l’avoir dans vos vers fixé pour toujours dans un ciel où il n’y a plus de chutes et où les noms humains demeurent comme ceux des étoiles. » Si Proust ne chercha pas à rencontrer Garros, que plusieurs de ses ami(e)s auraient pu lui présenter, ce n'est peut-être pas qu'en jaloux maladif, il le considérât comme un suborneur, mais plutôt qu'il vît en lui une sorte d'Alfred qui aurait réussi puisqu'il avait vécu les mêmes passions, vélo, automobile, aviation, qu' il crût distinguer aussi en lui le double visage du manipulateur vénal. Touts choses égales par ailleurs, la mort en vol leur conférant le statut d'anges déchus.

Roland Garros est tué dans un combat aérien, la veille de ses 30 ans : il s'est écrasé au lieu dit « chemin du champ du Prêtre » à deux kilomètres du village de Saint-Morel, dans les Ardennes. « J'ignore si c'est une coïncidence » aurait dit Céleste, mais sans nier la source flaubertienne, (le Moreau de L’éducation sentimentale) le patronyme Morel, précédemment, le flûtiste, Charley, Bobby, Saintois etc. n’est fixé dans l’œuvre de Proust -et apparemment dans l'urgence- que pendant la correction des épreuves du Côté de Guermantes I, fin 1919.