jeudi, août 27, 2015

lundi, août 24, 2015

chapelle Saint-Pierre Villefranche


Laissons la parole à l'artiste, telle qu'il présenta l’œuvre dans son Guide sentimental et technique à l'usage des visiteurs de la Chapelle Saint-Pierre:

Pendant cinq mois j'ai vécu dans la petite nef Saint-Pierre à me battre avec l'ange des perspectives, envoûté par ses voûtes, enchanté, embaumé dirai-je, comme une pharaon attentif à peindre son propre sarcophage:





A peine le touriste débouche-t-il sur le quai, après avoir quitté la route qui serpente le long des forteresses de Vauban, qu'il rencontre à sa gauche, le fameux hôtel Welcome, où tant d'artistes célèbres vécurent, où tant d'invention singulières de notre époque prirent naissance.(...)
Si le voyageur se tourne à droite, il découvrira, entre les douanes, le Jimmy's Bar et le Tribunal de pêche qui la surmonte, cette Chapelle Saint-Pierre, pareille à une petite nef en cale sèche au bord de l'eau.


"Entrez vous-même dans la structure de l'édifice comme étant des pierres vivantes."



 Elle, numéro d'octobre 1957
 


Le premier panneau de gauche est un hommage aux demoiselles de Villefranche, dans les atours qu'elles eurent avant que la grande vague de dépersonnalisation ne vînt balayer les charmes du langage et du costume.



dessin inédit (1952) représentant deux pêcheurs devant Villefranche et le fort du Mont Alban
En 1958 chez Fernand Mourlot, Cocteau fit paraître une série de lithographies d'après ses dessins de la chapelle. Curieusement la technique qu'il choisit pour les "coloriser" s"inspire du remplissage d' "écriture dépliée" typique du travail de la salle des mariages de Menton.



J'ajoute que toutes ces scènes observent la règle primitive de la peinture sacrée, en se situant dans le décor de Villefranche: ses quais, ses escaliers, sa citadelle.


La citadelle Saint-Elme (qui n'est pas de Vauban puis qu'elle fut construite sous Emmanuel-Philibert  en 1557)trône dans une fausse perspective au sommet de la fresque de l'abside. On croirait un monument d'Afrique du nord. De nouveaux bâtiment y ayant oussé et chassé les palmiers, on hésite à la reconnaître.
Pourtant, si l'on examine les cartes postales anciennes




Le panneau de droite est un hommage aux gitans des Sainte-Maries de la Mer. On y voit un guitariste accompagner la danse d'une petite fille, tandis qu'un pêcheur raccommode son filet...

Comme c'est le cas pour certains éléments de la salle des mariages de Menton, on s'aperçoit que Cocteau s'est fortement inspiré d'une photo de Lucien Clergue:



La jeune fille dans la roulotte est un portrait de Carole Weisweiller (marraine de la chapelle), empruntée à une photo prise à Arles en présence de Picasso dont Cocteau avait déjà tiré ce dessin:


Cette fresque était jusqu'à il y a peu la plus abîmée de l'ensemble, rongée -prétendait-on par l'humidité remontant des salles froides des restaurants voisins, on n'en voyait plus que la moitié supérieure, et du  pêcheur on apercevait plus que le bonnet. Elle a été récemment restaurée, un peu trop rafraîchie peut-être, ce qui donne la sensation que les lignes nouvellement retracées ont été déplacées de quelques centimètres vers la droite et les pieds de la danseuse et du guitariste "améliorés" dans le sens d'un réalisme qui n'était peut-être pas ce que souhaitait Cocteau.

A gauche, après la première colonne, se trouve la panneau du reniement de Pierre:


(cité dans Le Sud d'un Poète) un extrait du poème en prose Tryptique pour la Chapelle St-Pierre de Villefranche:

3-En ce temps-là, les servantes de Pilate disaient à ses gardes qui jouaient dans la cour du tribunal: "Voilà celui qui prétend ne par connaître l'homme" et elles riaient et les gardes riaient avec elles, et une servante qui portait un vase sur l'épaule dit à Pierre: Connaissez-vous cet homme qu'on juge? Et Pierre répondit : "Non". Et c'était l'aube et le coq chanta et Pierre se souvint de la parole de jésus et il pleura. Et cet homme qui pleurait redoubla le rire des gardes qui le firent mettre à genoux, et l'un d'eux lui tordit le pied comme c'était l'habitude pour brimer les jeunes conscrits. Et le coq chanta encore et ce fut le troisième chant du coq, et la troisième fois que Pierre avait renié son maître.



En choisissant de mettre en scène dans son guide de la chapelle ce détail de la fresque, on croirait que Cocteau se rappelle assez exactement ce passage de son poème de 1946 La crucifixion:

16
Gordien. Tel était le noeud
de muscles de cordes
d'un des vautours ne rêvant plus
que plaies et bosses
à l'extrémité d'une espèce
de mât de Cocagne. Il vit
mal, il entrevit
une échelle de coups de bâton
gravis par une horde
blanche de cuisiniers plumant des oies.
Alors un coq sonna de la trompette.
Le haut fut le bas: Plonge!
Plonge! lui criait-on
des cuisines.


La donation des archives de Lucien Clergue au Musée de Menton a révélé cette photo de gitans dont on comprend tout l'intérêt en rapport avec le reniement.




Le 8 octobre à Lucien Clergue

Demain à la chapelle je travaille sur votre groupe. Vous voyez que je ne vous quitte guère et que j'use et abuse de vous.

Le coq des lithographies du coffret Mourlot


 23 septembre 56
 j'ai dessiné le garde qui manquait à droite sur le panneau du reniement de Pierre. Nous avons décidé la méthode de travail suivante: après projection, je décide la mise en place. Brusset fixe l'ensemble des lignes au fusain, je corrige et je change. Une fois terminée cette besogne Brusset peint les lignes, je me charge ensuite des couleurs. La figure, les mains et les pieds du christ seront tracés sur cinq halos de peinture blanche...

Le garde de droite est bientôt effacé et remplacé par "une servante tournant vers le groupe sa tête et enjambant les marches d'un escalier en amorce" (25 septembre)



La baie des Anges (reproduit dans Le Sud d'un Poète), motif de la voûte.


A la place de la fresque du reniement devait initialement figurer d'autres pêcheurs dont l'un ailé:




A droite répond le panneau de l'Ange délivrant Pierre prisonnier d'Hérode


Dans cette fresque le personnage principal, celui vers qui se tournent tous les regard est le légionnaire au premier plan à gauche. Comme la tête de la servante aux trois doigts, il occupe une place légèrement disproportionnée:


étude du centurion endormi


victime des outrages du temps, la figure l'avait été aussi d'un restaurateur d'occasion qui lui avait maladroitement tracé une "main de Mickey"


Lithographie 1961

Chaplin et sa femme devant la fresque du sommeil de Pierre
 

L'abside: Pierre marchant sur les eaux et la pêche miraculeuse:

 L'inspirateur probable du Saint-Pierre soutenu par l'ange alors qu'il marche sur les flots

 

 Première esquisse du motif de l'abside


La fresque en situation
 

Lithographies des mêmes



Lettre à Milorad
le 4 octobre,

Me voici sur la terre entre deux échelles... Le président du syndicat des pêcheurs [Richard Castex] n'est autre que le petit gosse qui nettoyait ma barque. Il a trois filles et deux fils -qui eussent fait tourner la tête de Casanova et d'Oscar Wilde. Toute cette progéniture radieuse semble être sortie de son gros ventre. Il était lui-même ce que le pauvre Wilde appelait "un jeune Dieu".

22 octobre (le Passé défini V)
Les Castex (famille régnante de Villefranche), je les connais depuis 35 ans. Richard est devenu le président du syndicat des pêcheurs. Gros ventre. Cirrhose du foie. Son frère Charlot -une tête solide. C'est grâce à lui que j'ai la chapelle. Sans son intelligence on palabrerait encore. Son fils, il a hérité la beauté de la jeunesse du père et de l'oncle. Intelligence très vive. Hier je lui ai fait poser le pied du Christ.



 Robert Castex, neveu de Richard
 
 Vendredi 9 novembre

Je retourne à la chapelle où un jeune photographe italien imagine de photographier mes personnages avec des gens de Villefranche qui leur ressemblent. Le plus drôle c'est qu'on les retrouve...


 Cette lithographie semble confondre le pêcheur (progressivement pourvu d'un casque romain) et le nageur, comme s'il s'agissait d'un portrait en miroir.

 

 


Comme en témoigne cette lettre à son assistant Jean-Paul Brusset, Cocteau chercha longtemps le visage du Christ:

 Samedi 17 novembre
J'ai mis trois jours à retrouver l'expression du visage du Christ: fermé, ouvert, simple, sublime, israélite, sage et fou -moqueur. Et moqueur avec quelle gentillesse, parce que Pierre ignore qu'un ange le soutient et qu'il pense couler à pic.

On fit courir le bruit que ce christ était en fait un autoportrait (lequel serait plutôt dissimulé dans les lignes abstraites de la colonne de gauche) comme certains, tels Noël Coward, pour faire un mot déclara: "j'ignorais que les apôtres ressemblaient tous à Jean Marais".

24 novembre (à Jean Marais)
 J'ai de gros problèmes avec Brusset qui se croit l'auteur de mes oeuvres, m'insulte par lettres, et me réclame 300 000 francs pour s'être gavé aux frais de la princesse et avoir repassé mes traits de fusain à l'aniline.

Après Brusset, c'est Pierre Béchon, venu peindre le trompe-l'oeil de la porte qui termine l'ouvrage.

Cocteau  examinant le Christ en bois d'Olivier de l'église St Michel transporté dans la chapelle (A Milorad, le 10-11-56 au dos d'une carte postale le représentant. Voici le Christ peinturluré que j'ai fait passer à la douche. Cette merveille est l’œuvre d'un galérien.)


En décembre, à Francine Weisweiller:
Le Christ décapé, déposé par les ouvriers dans une brouette pleine de sacs est devenu un objet sublime et digne d'un Bernin. Il daudrait que le chanoine me le laisse et ne l'emporte pas à l'église.

 Le christ du galérien retournera sagement à l'église. Dans la Chapelle, il y en avait un de trop!

Cocteau devant le motif achevé de l'abside (photo Paris-Match) conçu de telle façon que la perspective ne révèle que petit à petit à mesure que le visiteur avance, le visage du Christ.


Influence inattendue: dans La pêche au thon (la pêche miraculeuse) de Dali, 1968, tableau acquis par la fondation Ricard, demeure quelque chose de la fresque de Cocteau



Lettre à Jean Marais (p 418)
Santo sospir, le 14 août 1957

Mon jeannot,
Me voilà encore sur des échelles et au sommet de l'inquiétude de me demander si mon travail vaut la peine que je m'y donne (...) Ce mal est fort augmenté par la tristesse et déception que me cause l'attitude des pêcheurs de Villefranche qui s'enrichissent de la chapelle (vingt-cinq mille entrées) que je leur ai offerte et qui me traitent comme leur pire ennemi sans que je puisse comprendre pourquoi, allant jusqu'à fermer la porte avec un cadenas pour que je n'y puisse amener personne en leur absence.
Bref, de plus en plus, je constate que sauf toi et Francine et Doudou et quelques rares camarades, l'humanité me dégoûte et me dicte la solitude.



dimanche, août 23, 2015

Les Six Poulenc (Cocteau et la musique 1)


Le piano décoré à la demande de M. et Mme Anchorena
Cocteau présentant à Picasso un de ses pianos illustrés





Francis Poulenc et Cocteau sur la terrasse de Santo-Sospir (1960?)

Poulenc est mort le 30 janvier 1963. Cocteau le suivra quelques mois plus tard.

On retient surtout de leur collaboration la transformation en "tragédie lyrique" de La Voix humaine :





"Par un curieux mystère, écrivait Poulenc en 1958 dans Les Lettres françaises quelques jours avant la première à l'Opéra-Comique, ce n'est qu'au bout de quarante ans d'amitié que j'ai collaboré avec Cocteau."

Le moins qu'on puisse dire de cette déclaration, c'est que Poulenc avait la mémoire courte:









On ne trouve curieusement nulle part de mention de la première rencontre entre Poulenc et Cocteau. Les prémisses de ce qui deviendra le Groupe des six, remontent aux dîners du samedi que Cocteau lança à partir de 1916, d'abord dans l'appartement de Milhaud (Lire un résumé des Samedis de Montmartre sur Leonicat) qui allait bientôt suivre Claudel, pour trois ans en qualité de secrétaire d'Ambassade en Amérique du sud.

Autour de Satie se réunit le groupe des Nouveaux Jeunes, compositeur fraîchement issus du conservatoire (Poulenc s'est fait virer en décembre 1917, après la création de sa Rhapsodie Nègre. De 1918 à 1922, il se perfectionnera techniquement avec les leçons privées de Charles Koechlin). Le premier concert officiel de ces Nouveaux jeunes, a lieu le 15 janvier 1918 au Théâtre du Vieux Colombier, le groupe est alors constitué de Georges Auric, Louis Durey, Alexis Roland-Manuel, Germaine Tailleferre -de son vrai nom Taillefesse- et Arthur Honegger. Quand Poulenc les rejoint en septembre 1918, pour le concert de la salle Huygens, il est déjà proche d'Auric (dont il se plait à souligner qu'il le considère comme son frère -cadet de trois semaines- )  rencontré lors de leçons de piano avec Ricardo Vines.

A partir de janvier 1918, Cocteau travaille -après Parade- sur un nouveau projet de ballet USA Ange de New York, (un temps devenu Transatlantique et Atlantique, symphonie chantée) pour lequel il sollicite d'Auric deux danses et une chanson qui ne verront jamais le jour. Il y reprend l'idée du spectacle de fête foraine et des "boîtes à voix" déjà soumises à Stravinsky pour un David avorté.

Comme ce sera le cas dans Le Coq et l'Arlequin (publication 1919, qui passera pour le manifeste des Six) l'esthétique foraine et le Music Hall  ("Nous voulons une musique américaine française") sont au centre des préoccupations. Dans le même temps la petite communauté des SAM (samedistes, Société d'Admiration Mutuelle) émigre vers le Gaya, rue Boissy d'Anglas ("bar-lavabo" aux carrelages bleus, ancienne boutique de vins portugais) qui deviendra au fil de ses déménagement le célèbre Boeuf sur le toit).

C'est alors que survient la première collaboration aboutie entre Poulenc et Cocteau, la chanson de cabaret Toréador.


le 16 octobre 191, Cocteau écrit 

Mon cher Poulenc,

Vous avez "Toréador". Ouf ! Hier réunion au Vieux-Colombier.
Bathori [Jeanne, la danseuse de l'Eventail de Jeanne] et musiciens. La séance est décidée. A bientôt, retraite, et la retraite finale de Music-Hall. J'aimerais mieux vous la voir faire que des choses d'entracte, l'entracte étant consacré à la musique d'ameublement. [Satie commençait à développer le concept de Musique d'ameublement] Répondez vite à ce sujet.
La mélodie ne doit pas être aussi bien que du Chabrier, il faut la faire bien mais moche. (...)
Du reste, faites-la selon votre coeur, car l'ironie serait déplacée dans un "hommage au Music-Hall".
Informez-vous de l'orchestre auprès de Durey, et prévenez tout de suite Bathori-Straram de votre ritournelle batterie.
Enfin travaillez, la paix approche.

Pépita reine de Venise
Quand tu vas sous ton mirador
Tous les gondoliers se disent:
Prends garde... Toréador!

Sur ton coeur personne ne règne
Dans le grand palais ou tu dors
Et près de toi la vieille duègne
Guette le Toréador.

Toréador brave des braves
Lorsque sur la place Saint marc
Le taureau en fureur qui bave
Tombe tué par ton poignard.

Ce n'est pas l'orgueil qui caresse
Ton coeur sous la baouta d'or
Car pour une jeune déesse
Tu brûles toréador.

Belle Espagnole
Dans ta gondole
Tu caracoles
Carmencita
Sous ta mantille
Oeil qui pétille
Bouche qui brille
C'est Pépita.

C'est demain jour de Saint Escure
Qu'aura lieu le combat à mort
Le canal est plein de voitures
Fêtant le Toréador!

De Venise plus d'une belle
Palpite pour savoir ton sort
Mais tu méprises leurs dentelles
Tu souffres Toréador.

Car ne voyant pas apparaître.
Caché derrière un oranger,
Pépita seule à sa fenêtre
Tu médites de te venger,

Sous ton caftan passe ta dague
La jalousie au coeur te mord
Et seul avec le bruit des vagues
Tu pleures toréador.

Belle Espagnole
Dans ta gondole
Tu caracoles
Carmencita
Sous ta mantille
Oeil qui pétille
Bouche qui brille
C'est Pépita.

Que de cavaliers! que de monde!
Remplit l'arène jusqu'au bord
On vient de cent lieues à la ronde
T'acclamer Toréador!

C'est fait il entre dans l'arène
Avec plus de flegme qu'un lord.
Mais il peut avancer a peine
Le pauvre Toréador.

Il ne reste à son rêve morne
Que de mourir sous tous les yeux
En sentant pénétrer des cornes
Dans son triste front soucieux

Car Pépita se montre assise
Offrant son regard et son corps
Au plus vieux doge de Venise
Et rit du toréador.

Belle Espagnole
Dans ta gondole
Tu caracoles
Carmencita
Sous ta mantille
Oeil qui pétille
Bouche qui brille
C'est Pépita.

Poulenc écrira plus tard (in Journal de mes mélodies)

Toréador, chanson hispano-italienne de Jean Cocteau:
 
Bernac prétend que je chante cette mélodie - pardon, cette chanson - comme personne. C'est dire assez que la voix ne compte pas pour l'interprétation de cette plaisanterie musicale et que les "oins oins" qui sortent de mon nez, qui n'est pas grec, suffisent pour divertir les personnes auxquelles je la destine.
Le texte de Cocteau a été écrit en 1917. Pierre Bertin à cette époque, aidé par un groupe de musiciens, d'érivains et de peintres (Satie, Auric, Honegger, moi-même, Cocteau, Max Jacob, Cendrars, La Fresnaye, Kisling, Derain, Fauconnet), voulait donner, au Vieux-Colombier, une série de spectacles-concerts dans un style Bobino supérieur. Ce projet n'eut pas de lendemain. Disons tout de suite que c'était le début de cette confusion des genres qui, hélas, ne s'est que trop longtemps prolongée...
Toréador, je dois l'avouer, appartient à ce genre hybride. Une Marie Dubas, qui fait trépigner la salle de l'Empire avec Pedro, endosserait, j'en suis certain, une belle veste en présentant à ce même public Toréador. Toréador, caricature de la chanson de music-hall, ne peut donc s'adresser qu'à une élite restreinte. C'est exactement le type de la chanson faite pour rire, autour d'un piano, quelques amis à la page.

Ceci dit, j'aime beaucoup Toréador. Longtemps inédit, je me suis décidé à le publier aux environs de 1932, sur le conseil de mon cher vieil ami Jacques-Emile Blanche. Ce parrainage en dit long sur le côté littéraire de l’œuvre et sur le public auquel on peut prétendre.

Poulenc par Blanche



Le 21 février 1920, Cocteau présente au Théâtre des Champs-Elysées, sous le patronage du compte Etienne de Beaumont, un premier "spectacle d'avant-garde" dont le programme comporte une Ouverture de Poulenc, Adieu New York, fox-trott d'Auric, seul rescapé d'USA Ange de New York, (dont la chorégraphie est confiée par Cocteau à deux clowns de Médrano), Cocardes, trois mélodies de Poulenc sur des textes de Cocteau, Trois pièces montées de Satie, et enfin le ballet-pantomime de Milhaud, Le Boeuf sur le toit (précédemment Cinéma-Fantaisie, puis Nothing-happens Bar) où se meuvent lentement, portant de grosses têtes de Carnaval, un boxeur nègre qui joue du saxophone, une grosse dame rousse aux manières masculines, un bookmaker, un monsieur en habit qu'aucune situation ne parvient à étonner, même quand le policier survenu pour régler leurs différents et l'addition se fait trancher le cou par un ventilateur mécanique.





Cocardes se rattache par son titre au Coq et l'Arlequin de 1919 (manifeste dédié à Auric), qui donnera l'impulsion à une éphémère revue: Le Coq, bientôt "parisien" (3 numéros, le dernier proclamant "Le coq a chanté trois fois, nous allons bientôt renier nos maîtres") co-signée par tous les membres du groupe, plus Morand, Cendrars, Marie Laurencin et quelques autres; Cocteau et Radiguet y développent leurs idées artistiques qui s'opposent à Dada et prétendent renouer avec une tradition française.



Cocardes (1919), trois poèmes de Cocteau mis en musique par Poulenc
version originale pour violon, cornet à piston, trombone, grosse caisse, triangle et voix

1-Miel de Narbonne


Use ton coeur. Les clowns fleurissent du crottin d'or
Dormir! Un coup d'orteils: on vole.
Volez-vous jouer avec moa?
Moabite, dame de la croix-bleue. Caravane.
Vanille, Poivre, Confitures de tamarin.
Marin, cou, le pompon, moustaches, mandoline.
Linoléum en trompe-l'oeil. Merci.
CINÉMA, nouvelle muse.
 
 
2-Bonne d'enfant
 
Técla: notre âge d'or. Pipe, Carnot, Joffre.
J'offre à toute personne ayant des névralgies...
Girafe. Noce. Un bonjour de Gustave.
Ave Maria de Gounod, Rosière,
Air de Mayol, Touring Club, Phonographe.
Affiche, crime en couleurs. Piano mécanique,
Nick Carter; C'est du joli!
Liberté, Égalité, Fraternité. 
 
 
3-Enfant de troupe
 
 
Morceau pour piston seul, polka,
Caramels mous, bonbons acidulés, pastilles de menthe
ENTR'ACTE. L'odeur en sabots.
Beau gibier de satin tué par le tambour.
Hambourg, bock, sirop de framboise.
Oiseleur de ses propres mains.
Intermède; uniforme bleu.
Le trapèze encense la mort.

Soit, on comprend l'étonnement des critiques. Mais qu'en est-il de cette Ouverture de Poulenc passée inaperçue? La consultation du catalogue de Poulenc (et l'instrumentation si particulière de Cocardes ) qui mentionne même les oeuvres perdues ou détruites, laisse à penser qu'il ne peut s'agir que de l'Ouverture du Gendarme Incompris, saynette-caricature à l'usage des pensionnats, pochade que Radiguet et Cocteau rédigeront à l'été 1920, et dont le texte demeurera inédit en dépit d'une unique représentation, jusqu'en 1971!



Présentation par Cocteau du groupe des Six

Le concert de février 1920 demeure l'acte de naissance des SIX, puisque c'est Henri Collet, critique de Commoedia, qui les les affublera de ce sobriquet (sur le conseil publicitaire de Cocteau pense-t-on).

Sur le tableau célèbre de Jacques-Emile Blanche, c'est bien Germaine Tailleferre qui est au milieu, genou sur la chaise, la dame au premier plan étant la pianiste Marcelle Meyer:




La seule collaboration effective des Six à six reste l'Album de courtes pièces pour piano parues en 1920


Les Six (Auric absent mais punaisé au mur)


Le succès du spectacle du Boeuf sur le toit pousse d'autres artistes à se mêler au groupe. Les 24-25 et 26 mai 1921 un spectacle de Théâtre-Bouffe a lieu au Théâtre Michel.




On y entend La femme fatale de Max Jacob comme le stipule l'affiche. Personne ne s'étonne de cette attribution. Ce n'est pas le poète dont il s'agit, mais selon toute vraisemblance de Maxime Jacob, futur membre de l'Ecole d'Arcueil et qui deviendra un compositeur prolifique malgré son entrée dans les ordres sous le nom de Dom Clément Jacob.

Suit, Le Piège de Méduse de Satie (première utilisation d'un piano préparé) dirigé par Milhaud à la demande de l'auteur, le reste du concert étant placé comme celui du Boeuf, sous la direction de Vladimir Golschmann, Caramel mou, shimmy chanté de Milhaud.

Prenez une jeune fille,
Remplisse-la de glace et de gin
Secouez le tout pour en faire une androgyne
Et rendez la à sa famille.

Allo, allo Mademoiselle, ne coupez pas
demoiselle ne coupez pas moiselle
ne coupez pas zelle, ne coupez pas ne coupez pas
coupez pas pez pas pas Ah!
Oh, oh comme c'est triste d'être le roi des animaux
Personne ne dit mot oh, oh
L'amour est le pire des maux

Prenez une jeune fille
Remplissez la de glace et de gin
Mettez lui sur la bouche un petit peu d'Angustura
Secouez le tout pour en faire une androgyne
Et rendez la à sa famille

J'ai connu un homme très malheureux en amour
Qui jouait les nocturnes de Chopin sur le tambour
Allo, allo mademoiselle ne coupez pas
Je parle à je parle au allo, allo
Personne ne dit mot

Prenez une jeune fille
Remplissez la de glace et de gin
Ne trouvez vous pas que l'art est un peu........
Secouez le tout pour en faire une androgyne
Et rendez la et rendez la et rendez la à sa famille
On dit à l'enfant ''Lave toi les mains!''
On lui dit pas ''Lave toi les dents!''
Caramel mou!

Dernière partie du spectacle: Les Pélican d'Auric sur un texte de Radiguet (c'est bien le titre, il s'agit d'un ménage nommé Pélican, Auric n'a composé pour la pièce en deux actes qu'une Ouverture et un entracte), et Le Gendarme incompris, critique bouffe de Cocteau et Radiguet, habillée de la musique de Poulenc.



Le spectacle est un four.


Un mois après, le 18 juin 1921 sont montés de nouveau au théâtres des Champs-Elysées,  Les Mariés de la Tour Eiffel (ou La Noce massacrée),  petit chef-d'oeuvre littéraire, où Cocteau parviendra à faire aboutir dans les personnages de l'appareil-photo et du phonographe, son obsession des "boîtes-parlantes" narrant l'action. (Divers manuscrits du texte original font apparaître Radiguet et Auric comme co-auteurs du texte...)

Les Six sont désormais cinq, Louis Durey ayant quitté le groupe quatre jours avant la générale, prétendant être malade, son esthétique personnelle lui faisant redouter de participer à pareille farce. La partie qui lui avait été dévolue, Valse des dépêches, échoit à Germaine Tailleferre.


Le banquet des Mariés

vue de la mise en scène originale

Les Mariés connaîtront un grand succès. Ils seront même montés à New York en 1923. Le défaut d'enregistrement s'explique par la perte du matériel d'orchestre, qui sera retrouvé miraculeusement en 1956 dans les archives du musée de la danse de Stockholm. Un seul numéro manque, la Fugue du Massacre, que Milhaud recomposera en 1971, soit cinq ans avant le premier enregistrement historique qu'il en dirige en 1966.

Les six reconstitués 25 ans plus tard




Satie, qui leur avait consacré une conférence en 1921 constate, en 1923 qu'il n'y a plus de groupe des Six; il affirme même: « Les Six sont Auric, Milhaud et Poulenc. » et après une rupture, due au rapprochement entre Auric, Cocteau et le critique Louis Laloy (chantre de Debussy, co-auteur avec Cocteau du livret des Facheux, ballet d'Auric, Monte Carlo 1924)  inspire un autre mouvement appelé École d'Arcueil, composé d' Henri Sauguet, Maxime Jacob, Henri Cliquet-Pleyel (lesquels produisirent malgré tout des mélodies sur des poèmes de Cocteau) et Roger Desormières . Ce groupe sera encore plus éphémère encore que celui des Six.


Abvec Les matelots (1924) livret Kochno, Monte Carlo, la rupture est consommée. Cocteau reçoit la dédicace le 3 novembre 19925: A mon cher ami Jean Cocteau, ces Matelots où il retrouvera les clairons de Villefranche.

Décor et costume Pedro Pruna


Rideau de scène



Si le recueil Vocabulaire (1922) est dédié aux Six, sans en parler, c'est dans le suivant Plain-Chant (1923) qu'on lit

Auric, Milhaud, Poulenc, Tailleferre, Honneger,
J'ai mis votre bouquet dans l'eau du même vase,
Et vous ai chèrement tortillés par la base,
Tous libres de choisir votre chemin en l'air.

Or, chacun étoilant d'autres feux sa fusée,
Qui laisse choir ailleurs son musical arceau,
Me sera quelque jour la gloire refusée
D'être le gardien nocturne du faisceau.

Je n'imite la rose et sa douce lancette
Aspirant goulûment le sang du rossignol,
Et montre de mon coeur la profonde recette,
Pour que ces amis-là puissent prendre leur vol.

En 1936 Poulenc met en musique un cycle de mélodies issues de Plain-Chant (il en écrit 4 de six). Bernac raconte comment il les jeta au feu, lui promettant mieux, hélas, les pauvres poèmes d'Eluard! ou comment perdre un chef d'oeuvre pour le troquer contre l'esprit du caniveau. Aragon écrira "la proie pour l'ombre". Partie remise!


De La Voix humaine, on ne dira rien, cela se trouve sous le pied du premier cheval. Reste une pièce maîtresse de la collaboration Cocteau-Poulenc, conçue comme un diptyque avec la précédente: La Dame de Monte-Carlo, conçue à l'origine pour Marianne Oswald, pilier du répertoire, dernière collaboration entre les deux génies destinés à sombrer tous deux dans la bigoterie, Poulenc par la mort de Pierre-Octave Ferroud écrasé sur une route de Hongrie, Cocteau on ne sait guère pourquoi, souvenir peut-être des débats de jeunesse avec Maritain qui nous avait déjà soustrait Maxime Jacob...