vendredi, février 27, 2015

Tout est pardonné


Je viens d'apprendre que Google, après multiples réactions, renonçait à sa politique de censure...
Nous sommes sauvés... Jusqu'à quand?
Le fait est qu'il n'y aura plus jamais de confiance, que je refuse d'obéir aux dictacts du commerce et de la bien pensance, à tous ces patrons qui ne voient pas plus loin que leur portefeuille et croient qu'ils peuvent s’approprier sans frais le contenu qui est notre patrimoine.
Après quelques années d'expérience du net, j'ai renoncé à Flickr, je n'utilise Tumblr qu'avec des pincettes, je ne pense plus faire longtemps feu ici.
Tout est pardonné, rien n'existe plus

Du jour au lendemain, la tentation de la censure reviendra, nous ne nous appartiendrons plus, soumis à ceux qui nous gouvernent et veulent plier à leur morale commerciale notre imagination, nos désirs. A quoi bon travailler bénévolement pour les fossoyeurs de la civilisation, les combattants d'arrière-garde du facisme?
Je me suis toujours efforcé de demeurer, ici, au moins, en terrain neutre, l'auto-censure ne visant qu'à la promotion d'un art, peut-être dégénéré, qui reflète le peu de liberté qui demeurait jusqu'alors dans la neutralité de ce média.

Réjouissons-nous, à une voix de majorité, ceux qui nous contrôlent ont voté hier pour les libertés informatiques!

Et pleurons aussi... Leonard Nimoy est mort.

dimanche, février 01, 2015

Langetti: les doigts dans la plaie

Giovanni Battista (Gianbattista) Langetti est né à Gênes aux alentours de 1625 et meurt à Venise en 1676, ville où il a fait toute sa carrière, après que la peste l'ait fait fuir Naples. On le donne comme le dernier représentant du courant tenebroso. Les 132 tableaux répertoriés de son catalogue représentent tous des figures humaines, de l'histoire romaine, de la mythologie ou de la Bible (ci-dessus, une variation en "torse" du thème de Marsyas).
A en croire les catalogues de ventes aux enchères, une unique nature morte attribuée à Langetti échapperait à sa thématique habituelle:


On pense parfois qu'il aurait subi l'influence de Ribera, par la cruauté réaliste, mais personne n'a pu établir qu'ils se soient rencontrés ni qu'il ait vu ses oeuvres. D'ailleurs, à bien y regarder l'art de Langetti est à l'exact opposé de celui du Spagnoletto dont les personnages, certes souffrants, sont tous étiques, souvent étirés comme ceux du Greco, et baignés de tons froids qui portent au détachement. La personnalité de Langetti paraît très marquée par un sous-entendu qui met en jeu la libido et le pousse plus du côté de Michelange ou du Caravage: ses personnages sont à peu près uniformément herculéens, ses modèles sont tous des hommes mûrs, et surtout ils sont marqués par la douleur, dans des poses qui, même au repos ou lorsqu'ils sont désignés comme victorieux, évoquent invariablement l'acceptation du supplice, alors qu'il n'y a aucun bourreau en vue, sauf en cette unique occurrence, où l'ordonnateur, richement vêtu, détourne le regard:



L'attrait pour l'expression de la douleur consentie, voire désirée se manifeste par les  nombreuses représentations du suicide de Caton d'Utique (Caton le jeune) qui permet à Langetti de figurer non le plus souvent le poignard, mais plutôt le personnage rouvrant la plaie en y plongeant les doigts -une métaphore de la pénétration, ou de l'analyse poussée à son paroxysme:


On conserve la troublante impression que le même modèle posa ce Samson, autre sujet favori de Langetti (voir plus bas) mais aussi cet autre "Caton"




  Quand il eut terminé le dialogue de Platon, comprenant que ceux qui se tenaient à sa porte étaient endormis, il se frappa au-dessous du sternum : ses entrailles tombèrent et il laissa entendre quelque gémissement qui fit accourir ceux qui se tenaient à sa porte ; les médecins remirent en place les entrailles, qui étaient intactes, cousirent la blessure et la bandèrent. Quand il eut repris connaissance, il se remit à jouer son rôle : il se reprochait, en son for intérieur, la faiblesse de sa blessure, mais exprimait sa gratitude à ceux qui l'avaient sauvé et déclarant qu'il n'avait besoin que de dormir. On s'en alla donc en emportant le poignard et, comme il semblait calmé, on ferma les portes. Lui, après leur avoir fait croire qu'il dormait, déchira de ses mains en silence les bandages, défit les sutures de sa blessure, puis, comme une bête sauvage, élargit l'ouverture de son ventre avec ses ongles, y plongea ses doigts et en arracha les entrailles jusqu'à ce qu'il mourût, âgé d'environ cinquante ans, reconnu pour l'homme le plus fermement attaché à sa conviction une fois qu'il avait tranché, et définissant ce qui était juste, convenable ou bien, non d'après l'usage, mais d'après des considérations de haute morale.

  Histoire des guerres civiles de la République romaine, traduite du texte grec d'Appien d'Alexandrie par J.-J. Combes-Dounous.





 Ce modèle de Caton, beaucoup plus âgé, servira à représenter les différents Diogènes, Archimèdes, St Joseph








 Autre sujet fréquent chez Langetti, qui permet à mettre en scène la blessure, cette fois-ci, la tentative de la soigner et non de la rouvrir, le Bon Samaritain









Personnage blessé, quoique dans sa destinée, plus que dans le moment, Samson est représenté à plusieurs reprises par Langetti:



Samson victorieux

"Samson trouva la mâchoire d'un âne récemment tué, il la ramassa et s'en servit pour massacrer mille hommes. 16 Puis il s'écria : « Avec une mâchoire d'âne, j'ai tué mille hommes, avec une mâchoire d'âne, j'ai entassé des cadavres . » 17 Après quoi il jeta la mâchoire au loin ; c'est pourquoi on appela l'endroit Ramath-Léhi, ce qui signifie «colline de la Mâchoire». 18 Samson eut soudain très soif, il appela le Seigneur au secours et lui dit : « O Dieu, c'est toi qui m'as accordé cette grande victoire. Est-ce que maintenant je vais mourir de soif et tomber entre les mains des incirconcis ? » 19 Dieu fendit le rocher creux qui se trouve à Léhi et il en sortit de l'eau. Samson put boire et retrouva ainsi ses forces. On donna à cette source le nom de «source de Coré», c'est-à-dire «source de celui qui appelle". De la traduction approximative  (Lehki signifie aussi mâchoire en hébreux) est née la tradition que Dieu fit naître la source miraculeuse de la mâchoire de l'âne




 Tantale, Ixion, Prométhée,  tous montrés dans le moment de leur supplice, le plus souvent bouche ouverte:








Nessus, le centaure (donné parfois fautivement comme Hercule lui-même), par son dos convulsé, suggère qu'on le présente au moment où le héros le frappe de sa flèche




Saint-Sébastien



Marsyas et Apollon, Argus et Mercure







  Mercure apportant à Zeus les foudres

Tous souffrent mais ils sont rarement morts, comme ce Cacus tué par Hercule volant les bœufs de Géryon (compression des thèmes mythiques latins et grecs)


 Ce Darius


qui semble une copie mutilée de l'Abel et Caïn


 au point qu'on doute que ces tableaux trop composés soient de la main du maître.

 On s'étonne que Langetti, qui produisit peu de tableaux religieux soit passé à côté du sujet de la flagellation...




Sa crucifixion (Marie-madeleine au pied de la croix) fait à nouveau place à l'élément récurrent de sa représentation: la blessure.



mercredi, janvier 28, 2015

William Etty, le romantisme sauvage



William Etty, anglais, est né à York le 10 mars 1797 (mort le 13 novembre 1849). Apprenti imprimeur selon le voeu de son père, il suit grâce à la générosité de son oncle des études de peinture à l'Académie Royale de Londres, sous la direction d'Henry Fuseli (Füssli), élève privé de Thomas Lawrence qui lui enseigna la technique du portrait.

 L'influence de Füssli paraît patente dans ce Prométhée curieusement percé d'une flèche





 comme dans ce Titus Manlius projeté de la roche tarpéienne



mais plus das cette autre interprétation du même thème


Après plusieurs voyages en Italie (Florence, puis Venise) il devint membre de L'Académie Royale et connut un certain succès à Londres à partir de 1823. Néanmoins ses nus féminins causèrent un certain émois dans la bonne société, et ses grandes compositions restèrent souvent admirées sans trouver d'acquéreur.

C'est le cas du Combat (la Pitié plaidant pour les vaincus) qu'Etty comptait parmi ses oeuvres préférées


l'étude du même

qui fut finalement acquis par John Martin, autre peintre anglais, pour la somme de 300 Livres.

Etty est meilleur, quand ni Pitié ni Vertu ne s'en mêle: Ici Benaiah (tuant les hommes de Moab) 1829


'the upper part of the body and the arms of the victor seem to us somewhat exaggerated - or the thighs and legs want size - certainly they appear to us not in harmony with each other' s'indigna le critique de l'Examiner. Pour un artiste aussi assidu à la classe de modèle vivant de telles disproportions sont impardonnables, renchérit celui de Court and Fine Arts.

Ces fautes de dessins, en même temps qu'un effet de la mode romantique visant à l'expression plus qu'à la perfection, demeurent justement l'atout principal l'oeuvre non officielle d'Etty. Ses grands tableaux d'histoire ou de mythologie, quoiqu'ils possèdent des couleurs d'une intense force, sont aujourd'hui un peu marqués par la mode surannée et légèrement kitsch de son temps.

Les Sirènes et Ulysse 1839

 détails


 Mars abandonnant Venus


 Candaule, roi de Lybie montrant sa femme à Gyges


 auquel on comparera la version beaucoup moins brutale de Chassériau



ou de Léon Gérome


 Candaule, sonnet de Louis Bouilhet (ami fidèle de Flaubert)

                 J’ai lu dans quelque auteur qu’un prince de Lydie,
                 Candaule, cet époux de sa femme orgueilleux,
                 Comme elle était, un soir, par le somme engourdie,
                 Fit demander Gygès, son favori joyeux.

                 Levant le dernier voile, avec sa main hardie,
                 Il découvrit un corps fait pour le lit des dieux,
                 Et des genoux d’ivoire à la gorge arrondie
                 L’étranger promena son œil luxurieux.

                 Nous qu’en ses légions la poésie enrôle,
                 Nous sommes tous pareils au Lydien Candaule.
                 La muse nous livra ses trésors inconnus ;

                 Dans des baisers divins nous avons bu l’ivresse,
                 Mais nous voulons encor, pour prix de sa tendresse,
                 Aux Gygès curieux étaler ses flancs nus !


S'il fallait désigner quelques traits caractéristiques de la manière d'Etty, on désignerait, l'obsession des fonds rouges qui font on ne peut mieux valoir la chair, le rejet du dessin classique (comme tous ceux qui ont beaucoup copié l'ancien), l'absence quasi totale de sujets religieux, au profit de la mythologie ou des représentations liées à l'ancien testament.

 Probables copies d'ancien par Etty, ou son cercle




 Saint Jean Baptiste


Le Fils Prodigue


 David tenant la fronde

 David sur son char


Persée


 Bacchus



 Il n'empêche que même dans l'illustration néo-religieuse, on atteigne parfois au sublime (la détérioration de l'image jouant son rôle dans le miracle)