Dora Maar Crevel dans le fauteuil de Rotin
Lire la première partie de l'article.
René
Char: " C'est l'homme, parmi ceux que j'ai connus, qui donnait le mieux
et le plus vite l'or de sa nature. Il ne partageait pas, il donnait. Sa
main ruisselait de cadeaux optimistes, de gentillesses radicales qui
vous mettaient les larmes aux yeux."
Dora Maar portrait de Crevel à contre-jour
"ça me serait égal d'avoir une toute petite vie très médiocre pourvu que je ne sois plus (enfin) toujours torturé dans ma chair."
Dora Maar portrait solarisé
Nuit (1924)
Picasso frontispice pour le poème Nuit de Crevel
Doucement pour dormir à l’ombre de l’oubli
ce soir
je tuerai les rôdeurs
silencieux danseurs
de la nuit
et dont les pieds de velours noir
sont un supplice à ma chair nue
un supplice doux comme l’aile des chauves-souris
et subtil à porter l’effroi
dans les coins où la peau se fait craintive, émue
pour mieux aimer, pour avoir peur
d’un autre corps et du froid.
Mais quel fleuve pour fuir ce soir ô ma raison ?
C’est l’heure des mauvais garçons
l’heure des mauvais voyous.
Deux grands yeux d’ombre dans la nuit
seraient pour moi si doux, si doux.
Prisonnier des tristes saisons
je suis seul, un beau crime a lui
là-bas, là-bas à l’horizon
quelque serpent peut-être et glacé de n’aimer point.
Mais où coule, où coule au loin
le fleuve dont a besoin
pour fuir ce soir ma raison ?
Sur les berges vont les filles
leurs yeux sont las, leurs cheveux brillent,
Je ne sais rien dire à ces filles
dont ils sont
les mauvais garçons
dont ils sont
les fiers maquignons.
Je suis seul, un beau crime a lui,
Deux grands yeux d’ombre dans la nuit
seraient pour mot si doux, si doux.
C’est l’heure des mauvais voyous.
Crevel Picasso ou l'imagination critique (1931)
« Picasso, tonnerre aux mille voix dont chacune couvrirait les
derniers échos dégénérés du bel orage romantique, feu à faire fondre le
caramel réaliste et flamber les brouillards beaucoup plus
impressionnistes qu'impressionnants, les mousselines en lambeaux et les
nympheas du gâtisme. Picasso par toute son œuvre s'affirme le meilleur
juge actuel de notre planète... Sur une plage cet été, Picasso a su
persuader à ces nageuses cyclopéennes d'accoucher de pieuvres très
extravagantes, quoique en peau de monsieur et de dame comme il faut,
avec des caleçons de bain fort dignes. Picasso a continué, parfait,
l'œuvre critique de Rimbaud, de Lautréamont, de Huysmans, tous trois
acharnés dès le début du dernier tiers du siècle précédent à remettre
tout en cause. »

Marius-Bébé volant, Mme Hebdoméros
Enfant, comme je l’ai dit, on avait tout fait pour me dégoûter des
animaux. Or, voici deux ans, des amis qui me savaient seul et malade
dans un sanatorium, m’envoyèrent un fox à poils durs.
(...)
monsieur mon chien bondissait et rebondissait et bondissait encore, pour inspecter, dans ses moindres détails, ma chambre.
J’essayai bien de l’arrêter en lui insinuant ce dicton classique en Albion : « Un chat, un jour, mourut de curiosité. » Malgré sa haine de la gent féline, il n’en continuait pas moins.
À cause de la chanson :
Marius hisse-moi
Que je voie la fusée volante
Marius hisse-moi
Que je voie la fusée voler.
Il devint Marius, puis Bébé volant.
J’ai
toujours interprété mes excellents rapports avec Marius-Bébé volant,
comme une revanche de l’animal, c’est-à-dire de tout ce dont ma
jeunesse, à tort ou à raison, s’estimait avoir été frustrée.
De maître à chien, les choses ne vont jamais sans quelque érotisme.
Lui, bien entendu, aimait à se frotter contre ma jambe, ne demandait qu’à me prouver la virtuosité de sa longue langue rose.
Pour moi, lorsque je l’avais, de l’anglais, fait passer au
marseillais, je n’ignorais pas comment pouvait s’interpréter la chanson
de la fusée volante. Quant au sobriquet de Bébé volant, n’évoque-t-il
point le phallus napolitain, ailé, tel un chapeau de Mercure.
Or, quelques jours après avoir pris connaissance de mon horoscope,
qui, justement, me déclarait peu favorables les animaux domestiques,
Marius-Bébé volant se perdit et demeura introuvable. Les amis qui me
l’avaient donné, m’envoyèrent, alors une chienne caniche.
(...)
Coïncidence, elle s’appelait Marianne.
En souvenir de Marius-Bébé volant, je lui en voulais, comme d’une
imposture, de ce nom qu’elle ne s’était pourtant point donné à
elle-même.
À cause de tout ce qui m’inquiétait sous cette apparence de chienne,
et, parce qu’elle n’était pas sans rapport avec le héros de Chirico,
elle devint Mme Hebdomeros.
Or, Mme Hebdomeros, est-ce le surnom qui le voulut, ne dura qu’une semaine.
Elle courut après une auto (durant le passage de laquelle, je l’avais
tenue au collier) la rejoignit, alla donner contre un pneu, de la
pointe de son fragile bec de cigogne, et, pas même blessée, tomba.
Une lourde pelote de laine qui perd sa chaleur, sur une route, au
soir tombant, jamais je ne pourrai plus, sous un autre aspect, me
figurer la mort. Dans mes rêves, le regard de Mme Hebdomeros se ralluma, ne se ralluma que pour s’éteindre.
À la minute où elle se laissait aller de toute sa masse, une autre
masse faisait une chute simultanée. C’était mon sexe qui se détachait à
l’instant que Mme Hebdomeros n’avait plus le courage, la vie de se laisser tenir sur ses quatre pieds de midinette.
De ce rêve, fallait-il conclure, selon le psychanalyste, que la peur
puérile des chiens exprimait déjà le complexe de castration ? ou au
contraire, la complaisance systématique à ressusciter de vieilles
hantises avait-elle redonné pieds et pattes à une obsession, pour la
relancer à mes trousses ?
René Crevel, le Clavecin de Diderot, 1932 (Des très dérisoires thérapeutiques individuelles)

A Jacques-Emile Blanche :
Domaine de la Conque, Valence-décembre 1927
Après une année nomade et assez ratée, vous ne pouvez pas savoir, cher ami, combien réconfortants me sont les signes de mes amis qui ne m'oublient pas. La Suisse fut une longue et double déception. Genève d'abord où le soigneur d'Allington qui a fait des merveilles pour les autres n'en fit guère pour moi, puis Davos, d'où j'ai fui, car la tristesse m'y aurait écrasé. J'ai voulu faire mon petit Gide et tâter de l'Afrique. Mais à Marseille, crachements de sang. Un médecin me donna pour les arrêter une potion qui a déterminé des vomissements si violents que, toute une nuit, mon intérieur se déchira comme un vieux chiffon.
Personne dans mon cœur. Rien dans ma tête et souvent une sale jalousie qui m'empoisonne le sang. Je n'ai ni fièvre, ni bacille. Il y a cent ans mon mal aurait été romantique. Aujourd'hui il ressemble au dégoût? Depuis des mois je me suis habitué à considérer ma vie comme finie. J'essaie de réagir, d'essayer à nouveau d'espérer au futur (sic) possible, mais il y a des heures bien longues et les médecins se contredisent de telle sorte que je ne sais que faire. Cette résurrection des horribles souvenirs d'enfance qu'on avait tout fait pour oublier.
(...) Mon seul soutien fut l'amitié. Ce que Gandarillas a fait pour moi aide un homme à vivre. (...) Je n'ai même plus la volonté de redevenir un homme libre au moins quant à ses poumons. Je vais tâcher de faire encore patience au moins jusqu'en avril, et alors je rentre à Paris et ma vie se vivra sans sacrifices aux soigneurs. Il y a des nuits où l'on a bien envie d'avaler assez de cachets de Dial Cyba pour que le sommeil devienne éternel.
Pardonnez cette longue jérémiade. Votre mot m'a touché à un moment pénible et parce que je rappelle les après-midi d'Auteuil, je vous avoue mes pauvretés. Souhaitez qu'un miracle d'amour (je ne pense pas à la chair) enfin me tire de ce marasme.
Berlin
photo Lili Baruch (in Querschnitt n°4)
De
l'automne 1927 à mars 1928, Crevel termine sa convalescence dans le
luxueux appartement parisien de Gandarillas au 6 rue des Marronniers,
qui offre une vue panoramique sur Paris.
Le couple embarque en voiture pour Berlin dans le but de consulter un spécialiste qui
préconise une opération à laquelle Crevel n'est que trop pressé de se
soumettre.
Crevel qui souffre de tuberculose depuis plusieurs années est à nouveau
malade" Il vient à Berlin pour consulter un spécialiste le Dr Nuverricht
réputé pour pratiquer avec succès un nouveau type d’opération dans sa
clinique Esculape de la Augsburgerstrasse" Il subira un premier
pneumothorax le 7 février qui ne donnera pas les résultats escomptés.
Fin février, nouvelle hospitalisation pour tenter une opération
consistant à couper les nerfs qui relient le poumon au diaphragme pour
faciliter la respiration" Crevel était déjà familier des maisons de
santé et des sanatoriums mais c'est semble-t-il à cette époque qu’il
comprit que ses espoirs de guérison étaient vains et qu’il devait
désormais compter avec la maladie? Cette prise de conscience qui va
assombrir sa vie et ses écrits peut expliquer aussi son attitude au
cours de ce séjour berlinois. (Michel Collomb)
Evoquant la mutilation, Ezra
Pound écrira : "De toute façon, Crevel était pleinement réel, d'une
authentique jeunesse, authentique en tout et apparemment en parfaite
santé malgré la ligne rouge du pneumothorax, là où on lui avait enlevé
une côte."
Les rencontres et les commandes (dont
L'Hommage Paul Klee ) retardent l'intervention. Crevel est déjà bien connu à Berlin, grâce à la traduction rapide de
La Mort difficile effectué par Klaus Mann (fils de Thomas). Dans
Le tournant, son autobiographie, Klaus Mann (sans doute l'un des rares amoureux transis et insatisfait de Crevel,
évoquant sa physionomie "moitié archange, moitié boxeur" écrit :
"
Son charme foudroyant - il était peut-être en effet l'être le plus doué
de charme que j'ai jamais connu- comportait un élément tragique et
sauvage, une sorte d'emportement désespéré, qui venait du cœur même de
son être et se communiquait à tous ses gestes, ses paroles et ses
regards. Ses yeux étaient quelque chose d'indescriptible, de vastes
étoiles emplies de lumière, élargies comme par une panique constante ou
un ravissement sans fin. Il était amical et généreux, mais il pouvait
aussi devenir agressif et même cruel. Son intégrité fanatique se
révoltait contre tout ce qui était bas ou vulgaire. J'étais parfois
troublé et même horrifié par la rigueur de ses jugements, la véhémence
de ses réactions. Son antipathie envers certaines puissances et
institutions avaient un caractère presque maniaque."

Mais en janvier 1927, Klaus n'est pas en Allemagne, contrairement à Gide, qui vient, cinq ans après sa première visite, donner une série de conférences pour lesquelles Crevel distribue abondamment invitations et tracts. Contre toute attente la présence de Gide redonne à Crevel une force de travail qu'il pensait perdue.
"Ses m'ont m'ont redonné du courage. J'ai acheté du papier pour travailler" écrit Crevel à Marc Allégret (l'amant de Gide), ancien camarade de lycée à qui il fait des déclarations d'amitié renouvelées :
"J'aimerai Berlin toute ma vie parce que c'est là que j'ai été sûr pour toujours qu'on s'aimait comme des frères".
Vente de la correspondance au "petit Allegro' augmentée de photos prises par le même :
"Et maintenant que l'amour (Coconote [Mc Cown]) est défendu à moi-même, par moi-même, de grandes, de belles amitiés comme la tienne peuvent seules me redonner ce courage lyrique sans quoi la vie ressemble à une sale raie au beurre noir."
photo Marc Allégret
L'enfant bleu
A Berlin, comme le sexe -trop d'offres!- la drogue est facile, à la pharmacie au coin de la rue. L'amour proscrit, Crevel croit pourtant le retrouver auprès de Dorothea, dite Mopsa Sternheim (décoratrice de théâtre, opiomane, fille de l'écrivain dont le divorce a causé un récent scandale).Tony de Gandarillas semble s'être consolé auprès du frère de Dorothéa, Klaus.
Tony, Klaus, Sanssouci 1928
Crevel joue avec un projet de mariage,
relancé par un fantôme d'enfant dont il se croit le père (et qui serait
en réalité -s'il a jamais existé- celui de Marc Allégret, dont Mopse était tombée
follement amoureuse).
Crevel à Marc Allégret." Quoiqu'il advienne j'attends la fin. Le miracle de Mopse fut de m'aider à ne pas souhaiter cette fin prochaine".
Dorothea "Mopse" Sternheim
Etes-vous fous? raconte en partie cette illumination berlinoise :
"Les
yeux de la jeune Berlinoise, ces yeux dont tu ne t’es pas même donné la
peine de constater la couleur exacte, déjà tu as subi leur charme. A
l’extrême limite du soir, de l’indécision, leur regard rédempteur s’est
allumé."
Êtes-vous fous ?, 1929
Journal de Mopsa : "Mauvaise conscience du temps gâché. Souffert comme une bête à cause de Marc et là-dessus dégoût,répulsion devant la souffrance en elle-même – et je sais bien que toute cette affaire est une passade sans importance. Quelle juiverie mon cœur!"
"Je voulais avoir un enfant de [un blanc] pour débarrasser ma conduite de toute cette frivolité parce que je sens à quel point cette fois je peux me porter garante. Mais jamais aussi peu de réponse n’est venu d’un homme que j’aimais."
Après le départ de Berlin d'Allégret le 18 février, elle note:
"Ce soir. Ivre morte, peut-être pour une fois sincèrement. Marc Marc Marc Marc! Je l’aime. Le trouve pas à la hauteur, sans classe, protestant – et pourtant. Pourquoi mon Dieu ? pourquoi ? Et pourquoi pas René ?"
Mopse à son tour vient à Paris, où elle retrouve Klaus Mann. Tout espoir d'amour fou cultivé en Allemagne s'effondre. A Crevel qui veut la voir tous les jours Mopse reproche son empressement, sa instinct de propriétaire petit-bourgeois, sa brutalité. Sur l'idée de mariage auquel Crevel tient toujours elle refuse de répondre. Elle suit pourtant au bal blanc des Noailles, celui pour lequel Etienne de Beaumont met en scène un divertissement gothique, suivi de la projection du Faust magique de Jean Hugo sur une musique d'Auric et de la première audition d'Aubade de Poulenc.
Christian Bérard, Boris Kochno, Jean Michel Frank, Emilio Terry, Marie Laure de Noailles
photo Man Ray
Crevel la présente comme une simple "amie berlinoise".
"Le plus triste fut de ne pouvoir dire que Mopsa m'aimait de façon à devenir ma femme" confie Crevel à Allégret.
C'est peu après son retour en Allemagne où Crevel ne peut la suivre, les médecins lui ayant de nouveau prescrit un repos absolu, que Mopsa annonce à Crevel qu'elle est enceinte.
Crevel
a pu croire, un moment que la réalité rejoignait le fantasme qu'il
avait créé ; névrose d'écrivain!
Il se précipite chez la diseuse de bonne aventure (comme s’il n’en existait pas de mauvaise).
Quatre à quatre il grimpe les cinq étages. (...)
Déjà les courants d’air ne lui ont pas si bien réussi à ce garçon !
Il aimait le vent à la folie. Prétexte à de jolis symboles. Mais un
citadin n’a guère de tempêtes à sa disposition. Pour traduire, à coups
moyens terrestres, l’ouragan, il a laissé portes et fenêtres battantes.
D’où un méli-mélo pulmonaire. La carcasse ne fut jamais bien fameuse.
Maintenant il a la fièvre, il tousse… Il exècre cette rauque chanson,
qui, d’ailleurs, a dû finir par réveiller la Pythonisse, puisque se
traînent des savates de l’autre côté de la porte qu’on ne tarde plus à
ouvrir.
L’homme prévient qu’il déteste le passé, et le présent. Il n’est venu
que pour le futur. Il fait le vide en soi. De ce qu’il fut, de ce qu’il
est, survit, seule, une frénétique fringale d’imaginer. Il ferme les
yeux afin que nulle vision trop actuelle ne s’interpose entre l’avenir
et ses paumes.
À mille lieues, sous les mers du futur, elle voit :
— D’abord un mariage avec une rousse. Vous aurez été présenté à la fiancée, à l’étranger, au cours d’un voyage.(...)
Voyage de noces en Italie.
À Venise la rouquine s’aperçoit qu’elle est enceinte. Neuf mois plus
tard elle accouche d’un enfant bleu. La garde n’en croit pas ses
binocles, mais le médecin, encore un qui aime la peinture et s’y
connaît, pense qu’on ferait une jolie aquarelle de la maman et du bébé.
Hélas ! ce poupon excentrique meurt de jeunesse, à l’âge de trois
minutes. Cher innocent dont la tête pesait trop lourd à la fragilité du
cou, les années suivantes ta pauvre mère te donnera tout un arc-en-ciel
de frères et sœurs non plus viables que toi. C’est la faute du papa qui
s’est trop fatigué. (Etes-vous fous?)
Nouvel embrasement :
A Mopse: "Je pense beaucoup à notre petit bleu, il paraît qu'il pourra naître sans être un monstre, m'a dit le docteur Pique-Cul. J'aimerais ce gosse s'il vivait".
"Mais toi qui es la forge où se fabrique ce personnage, tu as seule le droit d'en faire ce que tu veux".
Las, la forge se trouve rapidement un autre forgeron... elle décide d'épouser précipitamment le Baron Carl Rudolph von Ripper, médiocre peintre cubiste et surréaliste (qui deviendra, mais après 1940, l'un des plus remarquables dessinateur réaliste de son temps).
A cause de son séjour dans la légion étrangère (il a été blessé en Syrie), Crevel jamais avare de dénominations affectueuses et ironiques, le surnomme " le Légionnaire". Mopsa le désigne dans son journal comme Jack [the Ripper, of course] ("
Et ça m’excite presque dans ma vieille âme de joueuse de savoir si je parviendrai à le faire|[à propos de l'avortement en juillet 1929] car Jack je t’aime sans mesure !")
von Ripper (année 30)
La réalité dépasse le fantasme. Devant Mopsa qui ne peut toujours pas l'aimer,
c'est le mari qui tombe à la première rencontre au sanatorium, immédiatement
amoureux, sinon tout à fait de Crevel, au moins de son corps torturé.
Tchelitchew portrait de Crevel
Le 12-10-1929 à Choura Tchelitchew
Choura, mon ange,
Tout est fou sur la terre.
Mopse se marie.
Pas avec moi.
Mais avec l'Autrichien charmant qu'elle avait amené pour lui tenir compagnie, ici, à Leysein. L'Autrichien est tombé amoureux de moi, et moi de lui. Avant de partir de Lausanne, il m'a demandé d'épouser Mopse. Il veut que nous vivions tous 3 ensemble à Berlin quand je serai guéri.Choura, cet amour à 3 a fait mon bonheur les dernières semaines de Leysin avant mon opération. Il a fait mon bonheur à Lausanne? Mais, de retour ici, il me torture. Pourquoi rien n'est-il jamais simple. Et je pense à l'enfant qu'on n'a pas laissé naître et Mopse ne parle jamais de son mariage, n'écrit pas. L'autrichien Ripper écrit de longues, d'admirables lettres qui me donnent de lui une nostalgie infinie. Mais Mopse qui dit tenir tant à moi a des silences qui équivalent à des mensonges. Choura, avant que Mopse ne vienne en août, je glissais tout doucement à la mort. Elle m'a ressuscité. Mais elle joue avec le feu. Aimer à la fois un homme et une femme, en être aimé et séparé. Lui m'écrit qu'il y a une place pour moi dans leur futur appartement. Mais quand irai-je à Berlin? Choura, l'automne est venu ce matin. Il pleut. Je ne suis pas triste, mais je voudrais dormir, dormir.
Que tout devienne simple enfin.
Un étudiant iboune [comprendre homosexuel, Iboune était le surnom du frère de Choura, Pavel] (te l'ai-je écrit?) est venu me voir, mais je ne veux que la solitude.
Pardon de t'écrire tant de moi, ma chérie.
Toi, soigne-toi.
A Paris, fais tout ce qu'il faut pour savoir à quoi t'en tenir et prendre une résolution nette, même si elle est aussi brutale qu'une thoraco?
Douchinka chérie, je t'aime et je t'embrasse.
De cet amour témoigne le meilleur portrait de Crevel et, sans aucun doute le meilleur pastel de Ripper
Carl Rudolf von Ripper
" A force d’être seul j’ai besoin d’être trois " ( à Étienne de Beaumont)
photo autographiée
A Etienne de Beaumont, Crevel rappelle le bilan de son séjour :«Berlin
m'a grisé, puis ennuyé, puis irrité, puis amusé à nouveau. La santé ?
Bonne apparemment mais d'ici quelques jours, j'entre en clinique.On va
m'observer, me charcuter, me guérir."
La chute des corps
A Jouhandeau
[non datée, non signée, 1926].
Pouah ! J'ai les 2 poumons endommagés. Il y a un trou
- une caverne disent les poétiques médecins...
[non datée, été 1927, du
Parksanatorium de Davos Platz, en Suisse].
... je n'ai pas foi dans ces montagnes où rien ne se fait par amour. Je suis aussi vert que par le passé et mon poumon gauche va mieux. J'ai encore dans le droit un trou (caverne disent poétiquement ces brigands de médecins) plus gros qu'un œuf de vanneau?
Dans
les sanatoria de la "Montagne magique", on charcute, on torture, on
désintoxique, on achève avec les moyens archaïques de la médecine
castratrice. Ici, tout est blanc, le ripolin des couloirs, la teinte de
la peau des cadavres en survie et comme il l'écrivait de Davos à
Marie-Laure de Noailles, "La neige tombe, retombe, surtombe, catacombes,
hécatombe."
1929 : A
Georges Poupet (directeur littéraire de Plon, un intime qui n'a jamais
levé le petit doigt -Julien Green dixit- pour publier les derniers
textes de Crevel quand ils étaient refusés par tous les autres éditeurs)
:
"Je me détache des autres comme de moi-même. A table, il me
semble, que je suis un poisson d'aquarium plus de la même matière que
les créatures que je vois et qui me voient, mais dont une transparence
infranchissable me sépare. Ce n'est pas la maladie puisqu'ils sont
malades eux aussi. Quoi?"
En juillet 1929, du sanatorium de Leysin, Crevel répond à Georgette Camille
qui lui a parlé de collaborer à une nouvelle revue :
j'espère une guérison pour ce printemps, j'ai joué mon dernier atout en
me faisant couper les côtes. Ce sera la vie normale, ou la mort normale...
A la comtesse encore :
On coupe les côtes. Il faut en arriver là. Car la sagesse me réussit encore moins que la folie.
A Etienne de Beaumont :
Cher. Aux grands mots les grands remèdes, à bon chien, bon rat, et à René Crevel les opérations. Ayant eu ici malgré une sagesse exemplaire) une jolie petite rechute, le docteur, pourtant archi patient, se décide à l'opération.
Aux Jouhandeau
Faites de la bonne magie pour moi.
A l'annonce de l'opération qui a lieu le 13 Septembre, Mopse et Ripper se rendent au chevet de Crevel. Ils resteront sept semaines à Lausanne pour surveiller le convalescent. Comme son bras droit est encore paralysé, les deux amants prennent la plume à sa place.
Mopse à Choura Tchelitchew:
Je peux vous dire avec grande joie que René va beaucoup mieux, même le médecin est étonné tellement il fait de progrès. Evidemment, il ne peut pas encore se bouger, mais il est tranquille et frais et recommence à être d'une belle insolence, ce qui me tranquillise beaucoup parce que les premiers jours, il était d'une douceur à faire peur.
Ripper à Etienne de Beaumont :
Mon cher Comte, René va à merveille. Le voilà déjà assis dans un fauteuil pour presque la moitié du jour, d'une humeur épatante. On ne peut pas espérer mieux. Il restera encore dix à douze jours à Lausanne et retournera après à Leysin.
Dès qu'il réapprend à se servir de sa main droite, Crevel annonce à Marie-Laure de Noailles :
Opération
réussie. Ma cicatrice (de 20 centimètres) a été photographiée pour le
congrès de chirurgie. Plusieurs amis allemands et autrichiens se sont
déplacés pour me tenir compagnie. Marc Chadourne, gentil et silencieux,
est là aussi avec Emilio Terry toujours aussi spirituel. Moi, je le
trouve très amusant, un ami parfait, avec qui l'on ne s'ennuie jamais.
Dali Portrait d'Emilio Terry
A Etienne de Beaumont :
La petite Sternheim et Ripper se marient. Pour me donner un foyer. Ce système ressemble un peu à celui du personnage mythologique qui mange ses enfants pour conserver un père. Moi, je me fais l'effet d'un mineur en maison de correction. Quand je pense à un futur, je ne sais plus par quel bout je pourrai prendre la vie.
A Mopse :
Comme je voudrais être à la pension Vos? Décidément il ne faut plus se quitter. Moi, je veux guérir à cause de toi, du Légionnaire. Alors vous deux soignez-vous bien l'un l'autre pour que votre Crecre vous retrouve. On m'a toujours prédit que ma vie serait belle à partir de la trentaine.
C'est Ripper qui lui répond :
Tu viendra en cinq mois d'ici, au plus tard, habiter chez nous. Je pense tout le temps à notre belle vie à trois et je me réjouis que ce seront nous qui donnerons au monde le spectacle de la parfaite et grande alliance triple. Crecre je tremble de joie quand je pense à ça. Quel bonheur la vie nous a réservé... Je crois que ce sera le ciel sur la terre.
Mopsa, elle, se montre de moins en moins passionnée. Le rêve se perd pour elle dans les fumées de l'opium et la compréhension progressive qu'elle ne parvient à éprouver de tendresse que pour des femmes. La course en avant se poursuit. Mopse finira par rejoindre sa mère en exil à Paris quand Ripper arrêté emprisonné et torturé par les nazis dès 1933 ne devra sa fuite en Angleterre puis aux USA qu'à une série de pressions diplomatiques.
Le 22 février 1940, cinq ans après la mort de Crevel, Mopsa confie à son journal
Je pense sans cesse à René, je le sens existant.
Si PROCHE. Sa mort est un trou béant dans ma vie, irréparable, d’où tout
le bonheur s’en va, goutte après goutte. Souvent c’est comme si ma vie
me quittait pour aller vers lui et lui donner forme à nouveau. René !
Le seul reproche que je me fais c’est de l’avoir mal aimé, lui mon frère
parmi les hommes. René, je t’aime tant !
La photo envoyée à Eluard et Gala au retour à Leysin
Crevel crût-il lui même très longtemps à la belle histoire ? puisque il écrivait à Choura dès l'automne 1929 :
Je reste ici jusqu'au 15.
Je me lève un peu.
Demain, s'il fait beau je descendrai même au jardin.
Je passerai l'hiver en Suisse et si je guéris je crois que j'irai en Allemagne ou en Italie.
Je
voudrais avoir une petit maison (où il y aurait toujours une chambre
pour Foinfoinovna. Mais hélas son Foinfoin se ruine et il a passé l'âge
de faire le gigolo.
Eugénie [Eugene Mc Cown] (je pense à elle
quand je parle de gigolo) est venue me voir. Elle a une exposition en
Amérique cet hiver. Elle est joyeuse et inconsciente.
Je voudrais faire un grnd roman. J'espère que l'électricité qu"on m'envoie dans le bras va le guérir.
Pourquoi ne vas-tu pas maintenant à Pau où l'automne est très beau.
Ne prends pas froid. Je t'aime. Je t'embrasse
Si cet échec a sans doute joué dans la précipitation avec laquelle Crevel s'est jeté dans l'engagement politique, le calvaire médical se poursuit :
1930, à Georges Poupet :
On me dit que
tout va bien, mais les cicatrices ont sauté et ce sont les deux abcès
qui suppurent. Je suis défait moralement. Un coup de lune m'a valu une
heure de vraie folie. On me donne des calmants et on me dit des
balivernes. Si seulement on me laissait me promener dans les corridors.
Mais la nuit, sans dormir avec la lune, la méchanceté d'une planète a
raison du dernier courage.
Le 18 juillet 1930, Crevel dresse pour Poupet un bilan tragique de deuils
où il compte Jacques Rigaut, Kit Wood, Yvonne George, la chanteuse qu'aimait Desnos (et Mopsa), Jeanne
Bourgoint. Et il conclut: «Je
ne croyais pas que ce qui fut notre jeunesse (gens et rêves) si vite
s'effondrerait dans la mort.»
Lettre de Crevel à Élise Jouhandeau,1933 :
Le docteur est content de moi. Mais je reste
toujours au lit. J'ai joué ma dernière carte en venant ici. Il faut que
je gagne la santé. Sinon, rien ne vaut plus la peine. Si je guéris, il
me semble que je renaîtrai pour une autre vie. J'ignore laquelle.
J'ignore avec qui (...) Je rêve d'un grand et beau livre. Je ne sais par
quel bout le prendre et puis je commence à devenir exigeant avec
moi-même et je ne veux rien faire plutôt que faire médiocre (...). C'est
comme si j'étais en gestation. La maladie c'est le ventre d'une mère
pour moi...
"Mon poumon à moitié en danger, c'est trop. J'en ai pleuré hier.
Aujourd'hui, il est vrai, on m'a un peu consolé. J'ai du sang superbe,
qu'on m'a dit. "
Lettre à Jean-louis de Faucigny-Lucinge, 1933
Je supporte bien 3 ou 4 semaines, mais après 28 jours de chaise longue, d'huile de foie de morue, de piqûres et de nourriture sans sel, je me sens devenir fou et n'ai d'autres ressources que d'aller arroser ma folie d'un assez sinistre whisky en compagnie d'autres toussotants.
Lettre à Choura Tchelitchew 1934
Moi je suis en Suisse, faisant cures sans sel, sel d'or, chaise longue, huile de foie de morue. Ce n'est guère gai. C'est démoralisant, c'est usant pour la cervelle. Enfin, Ibounovna, je me fais une raison. J'ai toujours des bacilles et une petite caverne au sommet du poumon qui a eu la thraco. L'autre étant plein de cicatrices, mais bon.
A Tota Cuevas, Davos, hiver 1935 :
Je ferai ma chance puisqu’on fait soi-même sa chance et sans doute
sa tuberculose. Espérons même que j’aurai la grande chance de m’en
refaire une autre, de tuberculose. C’est si réconfortant, apaisant de
passer les plus belles années de sa vie en Suisse, à geler, à regarder
ses crachats par transparence, etc. […] Je suis un raté, une fois pour
toutes. J’ai perdu mon stylo ce matin. Si je ne le retrouve pas, j’aurai
un peu moins la tentation de vouloir me manifester. Et puis j’ai déjà
trente-quatre ans et l’homme qui fait sa chance après avoir vécu meurt.
L'arbre à
Méditation (Salmigondis, la grande Marmelade)

Le Grand Livre dans lequel tout littérateur rêve d'enfermer le monde depuis l'exemple de Proust, Crevel l'a inachevé plus d'une fois. Depuis 1930, il travaille à une sorte de journal du sanatorium, mélange de pamphlet, d'opinions critiques, de considérations sur le déclin physique, qu'il intitule Salmigondis, puis pense à rebaptiser . Ce texte, le dernier publié (L'Arbre à Méditations 2013) déroute tous les éditeurs potentiels, et même les amis les plus proches.
Dans un dernier effort de cohérence, Crevel finit par en tirer un substrat narratif qui devient Les pieds dans le plat dont même Eluard, en séjour thérapeutique à Davos s'attribue le mérite de la "réfection" :
Lettre de Paul
Eluard à Gala, 1933
Le roman de Crevel prend
des proportions phénoménales. Il s'est remis, sur mon conseil à y
travailler et c'est du plus heureux effet. Ce livre dont, dans sa
première version, je n'étais pas très enthousiaste, que je trouvais un
peu gratuit et inutile, est maintenant admirable.
Merci pour la faute de grammaire, mais Gala, devenue Dali, savait pertinemment que Crevel avait réécrit l'essentiel de ce qui était alors
La Grande Marmelade,
chez elle, en Espagne.
Mais reconnaissons-le, gans ma note 16 du texte définitif des pieds dans le plat, Eluard est là, en effet :
Dans ce sanatorium, où les juifs sont mal
vus par les chrétiens et où l’assistance est telle que je n’aurais pas
eu le courage d’y rester cinq minutes sans la présence d’Éluard, mon
passé, mon probable futur de tuberculeux ayant déjà laissé six côtes
dans la bagarre me valurent de prendre une belle rage à la lecture des
lignes que Panaït Istrati a eu la nauséabonde sottise d’écrire en tête
de son dernier livre. Cet ouvrage, annonce-t-il, cet ouvrage
que j’ai arraché ligne par ligne aux griffes d’une tuberculose parvenue à
son dernier degré, je le dédie en hommage au pauvre corps humain qui
lutte héroïquement avec cette impitoyable maladie, à tous les
tuberculeux de la terre, qu’ils soient de braves gens ou des canailles.
On y retrouve avec Les pieds dans le plat les mêmes personnages, sans doute plus incarnés, une objectivation de la critique politique et sociale, sans que la violence du propos soit vraiment atténuée, à travers une sorte d'Hitler-Hindenbourg en jupons, opposée à une chrétienne fascisante, mère d'un avorton, l'auteur lui-même.
« Et dire que notre mère voulait la couper à ceux qui ne la mettent pas là où il faut ! »
En écho, Espéranza se demande : « La couper à qui ne la met nulle
part ? » Mais elle répugne à toute inutile violence. Elle ne va pas
mutiler son fils, elle va, tout bonnement le faire circoncire, pour lui
apprendre. Lui apprendre quoi ? La vie, pardi.
Elle le mène donc chez un chirurgien qui, bien chapitré, lui découvre une appendicite et sait le persuader de se laisser opérer.
Au réveil, effrayé par une douleur non localisée là où il s’y
attendait et incapable de penser que la partie avait été sacrifiée au
tout, il pousse un cri si déchirant que ta mère, assise à son chevet et
en train d’écrire, pour passer le temps, quelques cartes postales,
renverse sur sa blouse immaculée d’infirmière d’opéra-comique, le
contenu d’un stylo qu’elle avait, à l’aube de ce jour chirurgical, fort à
propos, rempli d’encre rouge. Par la suite, elle s’intéressera plus que
de raison aux pansements, tiendra à disposer elle-même les compresses
autour de la cicatrice. À voir toujours les mains de sa mère tachées de
son sang le plus intime, le fils sent un besoin de vengeance naître en
lui. Il voudrait que toutes les créatures du sexe expiassent pour l’une
d’entre elles. Il imagine de très savantes blessures. Mais, a-t-il un
corps à sa disposition, sa couardise n’ose tailler dans les chairs. Il
fuit, va au bordel, demande une pensionnaire qui ait ses règles ou, si
par malheur, aucune de ces dames ne se trouve indisposée, asperge celle
dont il a dû se contenter du contenu d’un flacon de sauce tomate.(...)
Dans un avant-épilogue suivant une diatribe politique qui serait sans aucun doute censurée dans la belle France de 2018, Crevel livre quelques clés des événements de son ultime auto-fiction:
Le fils d’Espéranza : L’auteur-spectateur, entre l’âge de quatre
et dix ans, chaque fois qu’il reçut une gifle de la preste main
maternelle, se disait que s’il était le fils de la putain du
rez-de-chaussée au lieu d’être celui de l’irréprochable dame du
quatrième, tout s’arrangerait. D’où le mythe de l’enfant séduisant.
(...) Ce fils d’Espéranza qu’il avait d’abord rêvé d’être, il en a fait ce
qu’il aime à croire son contraire, il en a fait son contraire et pour
mieux s’en réjouir le quatorzième convive a (autrement dit, j’ai, moi),
parsemé sa route de quelques fleurs qui furent sur la mienne.
D’où cette circoncision que l’auteur-spectateur a lui-même subie à
l’âge de trois ans. Elle lui a laissé des souvenirs inavoués d’une telle
force et en telle quantité que, malgré nombre de revanches
voluptueuses, ses cauchemars jusqu’au printemps 1932 confondaient le
sang et le sperme. Mais il a (j’ai) revu, en avril dernier, la plage de
Saint-Jean-de-Luz où, durant l’été de 1909, ma mère, vêtue d’un costume
tailleur de serge impeccablement blanche, écrivait des lettres, tout en
surveillant mes jeux au bord des vagues. Une lame d’une violence
inattendue soudain faillit l’emporter. La mère renversa son stylo. Le
capuchon dudit stylo tomba, se perdit dans le sable, tandis que l’encre
rouge qui l’emplissait tachait la robe blanche.
Le symbolisme de cet incident était trop clair pour qu’il n’en fût
point fait cadeau au gringalet. Après l’avoir mis en possession de ce
viatique, je n’avais plus qu’à le laisser voler de ses propres ailes.
(...)
Il se tire un coup de revolver dans la poitrine. Bien entendu, il se
rate. On le transporte à l’hôpital. On l’endort et il se réveille au
sommet d’une pyramide de chapeaux pointus, d’où il embrasse un tel
horizon que viennent spontanément sur sa langue les mots à dire pour
être compris de tous, même des cailloux. Les mots font des phrases, les
phrases un livre. Le livre s’appellera : Des os, du poil, du sang.
Il sera le livre par excellence. L’auteur de cette bible nouvelle, sans
doute, entendrait-il les critiques facétieux le traiter de Barrès des
chiens. Mais qu’importe ! Il s’agit seulement de savoir ce que pensent,
ce qu’en pensent les cormorans errant en rang autour d’un corps mourant.
Le texte de l'Arbre nourrira aussi différents articles polémiques égrenés jusqu'en 1935.
début 1932, à Marie-Laure de Noailles, Davos :
J’ai travaillé formidablement à une chose que sans doute personne ne voudra publier. Mais tant pis. Je l’ai lu à Giacometti que j’ai rencontré à Saint-Moritz.
Giacometti s'enthousiasme pour le texte et souhaite réaliser le frontispice de l'ouvrage. Ce sera d'ailleurs son premier essai en matière d'estampe.
A Nora Auric
je crois que j'ai écrit un
livre très clair qu'on trouvera emmerdant choquant grossier méchant (et
d'abord méchant pour moi-même, car je ne m'y fais pas de quartier). Pour
Giacometti, j'avais trouvé, aussi, les idées magnifiques, mais pour
moi, surréaliste, I play the game et le jouerai jusqu'au bout, serait-ce
à mes dépens. Vous direz que mes moyens d'expression ne sont pas les
mêmes que ceux de Giacometti. C'est vrai, mais j'ai perdu mes tribunes
ou plutôt j'ai renoncé à celles que je croyais équivoques et je pense
que de tout mon travail résultera, dans un placard rue Nicolo, une masse
de papiers, sans possibilité d'éditeurs.
Lors de la publication des
Feuilles éparses (ensemble de poèmes et articles édités en revue) en 1965 chez Louis Broder, Giacometti se souviendra sans doute de
l'Arbre à méditations :
Un pommier ne mange pas ses pommes. Le solitaire, arbre à méditation, comme d'autres à pain, beurre ou fromage, que fera-t-il de ses fruits ? Nulle prairie à ses pieds n'étale un tapis de complaisance et le sol qui se refuse aux fringales d'aujourd'hui ne recevra non plus, demain, ce qui, mûr, pourrait vouloir laisser sa branche.
Défeuillé de présent à n'oser rêver de bourgeons futurs, gnome en bois de regret, recroquevillé dans une écorce que ne tendent ni souvenirs, ni espoirs, déchu de l'animal ou végétal, les comparaisons pépiniéristes et forestières ne jouent, à son endroit, que pour le blâme. Pas moyen de baptiser lianes les bras, les jambes, que l'immobilité a si vite démusclés, ni liserons les mains qui, avant de se faner à jamais, se joignent sur la poitrine afin de gratifier le plus symbolique des organes et son tabernacle à toit de côtes d'une délectation d'ailleurs aussi morose que celle des aubes par trop abandonnées.

Exemplaire de Valentine Hugo
Chère Valentine, vous tirez leurs secrets des visages romantiques, alors
Les Pieds dans le plat sont un peu intimidés de dire bonjour et amitiés
et souvenirs à celle qui met les figures dans leurs rêves. Votre René".
Cet envoi apparaît en fac-similé incrusté de laiton dans le tableau de Valentine Hugo Portrait des Poètes surréalistes
Valentine Hugo "La Constellation Surrealiste" (Paul Éluard, André
Breton, Tristan Tzara, Benjamin Péret, René Crevel, René Char)
Le
portrait (il faut le dire, assez mauvais, avec ces arcs de cercles
évoquant soit un rideau de dentelle anglaise soit une lame de scie
circulaire) que publie Valentine Hugo dans son ouvrage sur les écrivains
surréalistes accentue la méprise qui fera de Crevel "l'ange sacrifié".
A Klaus Mann, 1935 :
En France, nous avons un homme qui avant et pendant la révolution de
1789 fut un des hommes les plus audacieux sexuellement, les plus
révolutionnaires pratiquement et intellectuellement. Ce fut le marquis
de Sade. Si je réécris un nouveau roman, je veux qu’il soit très
explicite du côté sexuel. Dès qu’il y a puritanisme, il y a danger pour
la révolution, puisque le puritanisme étant un effet sexuel de la
réaction, cette réaction-là risque fort d’en entraîner d’autres.
Photos de groupe avec deux renégats
L'engagement
de Crevel aux côtés des surréalistes devient inconditionnel à partir de
1931, au moment où il n'a plus de temps à consacrer à l'écriture
romanesque et se tourne vers des positions politiques radicales. Sa
révolte et son appel à la révolution laissent ses éditeurs frileux,
perplexes, voire hostiles, il ne peut plus compter que sur les
confidentielles "éditions surréalistes" pour répandre ses réflexions
critiques
N'est-il pas significatif
que dans toutes les représentations de groupe, il occupe une position
presque extérieure, non de son fait, mais comme si on redoutait déjà de le côtoyer :
Paul Éluard, Jean Arp, Yves Tanguy, René Crevel.
Tristan Tzara, André Breton, Salvador Dalí, Max Ernst, Man Ray.
Man Ray 1930
Yves Tanguy Crevel
En
1922 déjà dans le tableau de Max Ernst, il se trouve seul de trois
quart dos; intéressé seulement par le théâtre du monde où l'on croirait
qu'il joue avec une maison de poupées.
Max Ernst, une réunion d'amis (les surréalistes en 1922)
premier
rang de gauche à droite: René Crevel ( Max Ernst
(sur les genoux de Dostoïevsky ), Theodor Fraenkel, Jean Paulhan,
Benjamin Péret,
Johannes Th. Baargeld, Robert Desnos.
arrière : Philippe Soupault, Hans Arp, Max Morise, Raffaele Sanzio, Paul
Eluard, Louis Aragon (ceint de lauriers), André
Breton, Giorgio de Chirico, Gala Eluard
Breton, Dali, Crevel Eluard
Seul parmi les surréalistes, Dali a véritablement aimé et compris Crevel. Dali, comme lui s'est plusieurs fois trouvé sous le coup des menaces d'exclusion, non pas pour des raisons politiques, mais parce que ses œuvres contenaient aux yeux des culs-serrés trop d'éléments triviaux et d'allusions sexuelles jugées vulgaires.
Dali L'énigme de Guillaume Tell
Cette œuvre, où Guillaume Tell a les traits de Lénine, père ridiculisé, s'attira les foudres de Breton, qui tenta même de la
détruire et réclama l'expulsion de Dali du groupe surréaliste.
Dali Mobilier fantastique
Comme Freud ressuscita Œdipe, il a ressuscité Guillaume Tell.
Ce sylvestre personnage qui joue à l’arbalète avec une pomme sur la
tête de son fils, et dont le sens paternel ne se révolte pas plus que
celui d’Abraham sacrifiant Isaac ou Dieu le père Jésus-Christ, ce
Guillaume Tell ressuscité dans des tableaux et des poèmes, couronné de
roses, une poitrine de femme ballottant sur un torse contourné et la
verge hors du caleçon, plus noueuse que ces branches, au long desquelles
il grimpe, un pain entre les dents, parce qu’il mérite bien de donner
son nom à quelque complexe, il aura le plus beau monument de simulacres
au centre de la ville dialectique que les doigts, la plume, les
pinceaux, la parole, les rêves, l’amour de Dali, à toute minute,
métamorphosent.
Dali Guillaume Tell
Carnets de Jacques-Emile Blanche :
De René Crevel, un essai sur le peintre Dali, le Catalan surréaliste dont les peintures d'un érotisme morbide, monstrueux, exaltent l'imagination du pauvre enfin tuberculeux. "Dali ou l'anti-obscurantisme." Elucubration en moins de 30 pages où il croit remuer de profondes pensées - style détestable, incohérent, rabâchages communistes, révolutionnaires, galimatias prétentieux issu des proses d'Aragon, de Breton, d'Eluard. Sa dédicace porte : "A J.-E. Blanche qui va rigoler un bon coup. Amicalement". Non, cher petit René, je ne rigole pas du tout. Vous êtes devenu "sérieux". Vous n'avez plus de jeunesse. Karl Marx n'était pas fait pour vous ; vous êtes bien plus dans votre élément naturel chez le comte Charles de Noailles et sa femme, arrière-petite-fille du marquis de Sade, archi-millionaires "sympathisants", dites-vous, de la cause bolchévique. (...) vous êtes "tirebouchonné" sur vous-même (une de vos expressions), noué. Toute votre aimable fraîcheur, déjà flétrie.
Crevel Manuscrit de
Nouvelles vues sur Dali et l'anti-obscurantisme (1933, première édition 1969)
Alors que tant et tant ont pris la psychanalyse pour une mare à
complexes, où s’en aller mirer de sempiternelles délectations moroses,
Dali, lui, n’était pas d’humeur à se laisser satisfaire par les
pratiques d’un narcissisme de tradition classique et romantique à la
fois, donc de tout repos. La masturbation n’est plus un petit
passe-temps à fleur de peau. Voici Le Grand Masturbateur. Voici
le sphinx des temps modernes. Un geste plus ou moins photogénique, une
phrase bien tournée, une main complaisante, mais cela ne saurait suffire
à résoudre ses énigmes. Et d’abord, la photogénie du geste, la tournure
de la phrase, la complaisance de la main, elles nous apparaissent comme
autant de nouvelles interrogations sur, pour, contre, dans ce monde que
l’homme, son triste habitant, aujourd’hui plus que jamais, doit
interpréter — fût-ce aux seuls mais décisifs éclairs de ses délires —
pour le métamorphoser.
Dali Le grand Masturbateur
Les deux artistes se sont en quelque sorte mutuellement rendu service. On ne sait d'ailleurs lequel des deux posa pour la photo de Man Ray du 5ème numéro de la revue Minotaure.
Dali ou Crevel drapé
Dali Préface à la réédition de La mort difficile
On
l'envoyait dans un sanatorium pour le désintoxiquer, et après des mois
de soins assidus, de nouveau renaissait. Nous le voyions ressurgir dans
Paris, débordant de vie comme un enfant joyeux, habillé comme un gigolo
supérieur, éclatant, super-ondulé, crevant déjà d'un optimisme qui se
donnait libre cours en générosités révolutionnaires, puis encore une
fois, progressivement mais de façon inéluctable, se mettant à refumer, à
se retorturer, crispé, recroquevillé comme une volute de fougère non
viable.
René
passa ses plus dures périodes d'euphorie et de "décrevelage" dans ce
port-Lligat digne d'Homère et qui n'appartient qu'à Gala et moi. Ce
furent les plus beaux mois de sa vie comme il l'a écrit lui-même dans
ses lettres. Ces séjours prolongèrent sa vie d'autant.(...)
Crevel dans l'olivier
Il se levait
avant moi, avant le soleil, et passait toutes ses journées entièrement
nu dans l'olivette, face au ciel le plus dur et le plus lapislazulien de
toute la Méditerranée (...). Il m'aimait plus que tous les autres, mais
préférait encore Gala, que, comme moi il appelait l'olive, répétant que
s'il ne trouvait pas pour lui une Gala, une olive, sa vie ne pouvait
finir que tragiquement. C'est à port-Lligat que Crevel écrivit Les pieds
dans le plat, Le Clavecin de Diderot et Dali et l'antiobscurantisme.
Dali Crevel Port Lligat 1932
Dieu et ma bite
Dali Pain catalan 1932
Dieu c’était, c’est, ce ne sera jamais que l’Immobile.
Dieu c’est l’Immobile, parce qu’il occupe tout le temps, tout
l’espace et n’a donc à se mouvoir ni dans le temps, ni dans l’espace.
Il est celui qui ne bande pas, qui décide les plus fiers bandeurs à ne plus bander.
Pour l’extase de se sentir à l’image de l’Immobile qui donc ne
renoncerait à pieds et pattes, à ce qui se trémousse à l’entre-pattes.
Le clavecin de Diderot Dieu l'immobile
Dali La tour rouge (1930)
Des centurions très beaux gosses, les mollets serrés dans des guêtres
d’or, en paraissaient d’autant plus et mieux nus, à l’instant que le
genou saillait. Sous la peau brune, dès la rotule, montaient des muscles
de fantassins, ombragés, juste, au sommet des cuisses, par des petits
jupons de couleurs tendres, eux-mêmes, échappés de cuirasses dont le
métal moulait pectoraux torses et hanches, mais s’échancrait, avec on ne
peut plus de complaisance, pour dégager les épaules, le cou.
Vêtu d’une très élégante robe blanche, courbé sous la croix, au départ, Jésus offrait l’échine. De
la minute où Ponce Pilate s’en était lavé les mains, le symbolisme
sexuel avait été précisant. Jésus tombait, se relevait, c’est-à-dire
avait joui, se retrouvait prêt à jouir, avait rejoui sous le fouet des
athlètes aux costumes suggestifs.
(...)
Au jardin des Oliviers, sa solitude en rut avait eu soif de boire le
calice jusqu’à la lie, entendez, sucer jusqu’à l’ultime goutte de leur
sperme, tous ces membres virils que, dans la claire lumière de son
dernier dimanche, il avait imaginés tendres rameaux, mais que l’orage du
Golgotha devait métamorphoser en rugueuses, inexorables verges.
Pour le fils de Marie, de cette pauvre fille qui s’était crue vierge,
toujours vierge, enceinte du Saint-Esprit parce que son imbécile de
mari n’avait su la faire jouir, pour celui dont la vie prénatale,
elle-même, s’était trouvée castrée, quelle revanche, lorsque le sexe de
l’homme, de son semblable, de son père, d’instrument de fustigation,
devint instrument de supplice plus précis, devint la croix, cette croix
dont l’érection, au sommet d’une colline, déjà, faisait prévoir la
nostalgie phallique, qui, de ses clochers, allait durant des
millénaires, encombrer ce monde, qu’un abominable malentendu avait osé prétendre désexuer.
La croix-squelette de pénis-vampire.
Et ces clous qui pénètrent pieds et mains.
Et ces épines dont les pointes ont déjà traversé le crâne, hymen
osseux qui ne peut, ne veut plus défendre le cerveau dont la molle
masse, d’ailleurs, entend être possédée.
Mais alors, il y eut l’éponge de vinaigre, c’est-à-dire le mépris du
plus beau des soudards, pour cette guenille qui voulait être sa
guenille. Ce légionnaire qui, parmi les putains entassées au pied de la
croix, ne pouvait manquer de reconnaître la croupe experte de
Marie-Magdeleine, ainsi ne fera point à Jésus, l’hommage de la moindre
petite sécrétion prostatique. Il se contente de lui pisser dans la
bouche.
Alors, s’achève la triouse. Entre les deux larrons, les deux marrons - Les juteuses oranges divines se sont racornies, desséchées jusqu’à n’être plus que de pauvres châtaignes-, le Christ n’est plus que l’ombre d’un misérable bigoudi.
Marie et ses compagnons, de soigner, dorloter, la pauvre chose.
À feindre cette tendresse posthume, la femme se venge de ce par quoi, l’homme en vie, en vit, l’asservit, prétendit l’asservir, au moins la cloua sur sa paillasse.
Ce bâton de maréchal, dont la grande Catherine disait que chacun de
ses soldats le portait dans sa braguette, les créatures frigides ou
peureuses attendent qu’il ne soit plus qu’une petite loque morte, pour
lui accorder une pitié chrétienne, qui, à la fois, se targuera de son
renoncement et de sa fidélité.
Le clavecin de Diderot ; Jésus (Famille et complexes, famille de complexes. Complexe de famille)
"orloge" illustration en marge de Dali et l'anti-obscurantisme
Or, cette
Marie, qui ne s’occupait du principe mâle que pour l’ensevelir, le
ranger dans un sépulcre, c’est sous sa protection que les hommes
enjuponnés avaient prétendu mettre notre enfance.
Elle avait la meilleure place dans la chapelle, où,
sous forme de statue de marbre, elle se tenait droite, plus grande que
grandeur nature. Sourires, longs voiles et couronnes, rien n’avait été
négligé de ce qui pouvait, aux yeux de l’enfance, la parer d’une douceur
que nos curés disaient ineffable.
Mais cette marmoréenne personne avait des pieds, des pieds de flic,
des pieds dont la pesée écrasait le serpent, un pauvre serpent qui, dans
une ultime convulsion, relevait la tête et dardait, sous forme de
langue, une flamme désespérée qui ne saurait être comparée qu’à ce jet
de sperme, dont s’accompagne, dit-on, la mort du pendu.
Les années que je dus, pour des prières masochistes, m’agenouiller
devant cette parabole pétrifiée, sans doute, n’en pouvais-je saisir,
dans son abominable exactitude, tout le sens, mais, puisque diable il y
avait (et, bien que je ne comprisse encore ce que, par diable, il
s’agissait d’entendre) j’étais pour le diable, ce pauvre diable d’écrasé
contre l’écraseuse.
Elle, Notre-Dame du coup de pied dans le bas-ventre, par ce joli
geste, elle prétendait venger Adam et Ève, le premier couple, le Couple.
Les venger de quoi ? Du serpent jailli de l’homme, du désir qui avait,
d’abord, serpenté à l’ombre de l’arbre de la science, puis, soudain,
s’était dressé pour se confondre avec le tronc
vertical, dont, les racines doublaient, protégeaient, caressaient,
enchantaient les veines extasiées du mâle, les artères délirantes de la
femelle.
Or, justement, parce que rien, en comparaison de cette minute, ne
vaut, ne peut valoir, tout de suite, s’était terni l’or des âges d’or.
La volupté jette des créatures hors du quotidien.
(...)

Illustration pleine page de l'essai de Crevel
Le sacrifice le plus grand témoigne de la volonté d’atteindre, coûte que coûte, au plus grand bonheur, à la plus grande paix.
Tous ne vont certes pas jusqu’à cet extrémisme émasculateur, où en arrivent, de gaieté de cœur, certaines sectes fanatiques.
L’homme réfléchit, calcule, transige, décide de couper la poire en deux, de garder, pour soi,
la plus belle moitié. Donc, au lieu d’abandonner le tout sexuel, il en
prélèvera une dîme prépuciale. D’où la circoncision, à propos de quoi,
le Dr Allendy me signalait le danger, pour qui l’avait subie, de se
trouver, par la suite, en proie au complexe de castration.
Il serait légitime, au nom de la loi d’universelle réciprocité, de
retourner cette explication causale. Il se pourrait que la circoncision
ne fût qu’un effet du complexe de castration et, peut-être même, à son
endroit, une thérapeutique. (Ainsi, au fait d’avoir eu quelques côtes
coupées et aux douleurs qui suivirent cette opération, dois-je d’avoir
été à jamais débarrassé d’un cauchemar qui lancina si grand nombre de
mes nuits. J’étais entre des planches. On appuyait sur ces planches. Tout mon thorax craquait, or, une fois le thorax partiellement mais pour de vrai craqué, c’est-à-dire la partie sacrifiée au tout, je perdis, quant au tout, mon obsession.)
L’individu a offert à la divinité un petit morceau, pour pouvoir,
impunément, disposer de l’ensemble. Il a triché sur le poids, essayé de
rouler Dieu. C’est, d’ailleurs, le propre de l’homme religieux que de
vouloir rouler l’omnipotent dont l’omnipotence, à ses dépens s’exerce.
Piètre revanche des bigots, lorsqu’ils ont dû finir par constater, comme ce héros d’André Gide, (le père Lapérouse dans Les Faux-Monnayeurs) : Dieu m’a roulé.
Il est, d’autre part, on ne peut plus clair, que le diable symbolise
l’érection, l’érection, le diable. Pour n’en point douter, il me suffit
de me rappeler ce diable-qui-sort-d’une-boîte, jouet à la mode au temps
de mon enfance. Un personnage velu, cylindrique et à ressorts, d’une
poussée, soulevait son couvercle. L’andrinople dont il était vêtu,
quand, d’un soubresaut, il l’avait tendue, lui valait de ressembler à un
membre de cheval hors de sa gaine.
L’expression répugnante du visage, et, çà et là, des poils poisseux
de sécotine faisaient de sa personne un objet de dégoût, réplique, avant
la lettre, mais dans le genre abominable, à ces objets de désir qu’on
devait, plus tard, servir vidés de toute moelle humaine à ma fringale
lycéenne.
Le clavecin de Diderot La vierge et le serpent
Dali portrait de Crevel au crâne
Le 16 juin 1935, alors qu'il croit ses poumons guéris, Crevel reçoit par
courrier des résultats d'analyse qui lui apprennent qu'il est atteint
de tuberculose rénale, forme incurable (avant les antibiotiques) de la
maladie. C'est du moins ce que précisera Aragon, qui raccompagna Crevel chez lui en voiture au soir du 17, dans son article nécrologique L'homme Tzara (Les Lettres françaises du 9 janvier 1964).
Laissons à Dali le récit de l'Adieu ; factuel, il est fort différent de ce que les autres voulurent en dire. Il ne cite pas les fameux derniers mots, source de malentendus divers.

Dali portrait de Crevel à la cigarette (dédié à Julien Green)
"Chaque soir apportait un drame et un espoir. Le plus terrible drame fut la brouille irrémédiable avec Breton. Crevel, avec des larmes enfantines, vint me la raconter. Je ne l'encourageai pas dans la voie communiste.(...) Une semaine s'écoula et je me sentis pris d'un sentiment aigu de culpabilité? Il fallait téléphoner à Crevel, sans quoi il me croirait solidaire de l'attitude de Breton.(...)
Quand je me décidai enfin à l'appeler, une voix étrangère me répondit au téléphone, avec un mépris olympien : "Si vous êtes un peu ami de Crevel -me dit-on - prenez un taxi et venez tout de suite. Il est en train de mourir. Il a voulu se tuer."
Je bondis dans un taxi, mais dès que nous arrivâmes dans la rue où il habitait, je fus étonné par la foule qui stationnait là. Une voiture de pompiers était arrêtée devant sa maison. Je ne compris pas du tout le rapport qu'il pouvait y avoir entre les pompiers et le suicide, croyant d'après une association typiquement dalinienne, qu'un incendie et un suicide s'étaient accouplés dans la même maison. Je pénétrai dans la chambre de Crevel remplie de pompiers. Avec la gloutonnerie d'un nourrisson, René suçait de l'oxygène. Jamais je n'ai vu quelqu'un de si accroché à l'existence. Après s'être crevé au gaz de Paris, il essayait de renaître à l'oxygène de Port-Lligat. Avant de se suicider, il avait fixé à son poignet gauche un morceau de carton sur lequel il avait écrit en lettres majuscules bien fermes : RENE CREVEL. Comme à l'époque je ne savais pas encore très bien téléphoner, je courus chez le vicomte et la vicomtesse de Noailles, grands amis de Crevel, d'où je pus annoncer, avec le plus de tact possible et de la façon la plus adéquate, la nouvelle qui allait bouleverser Paris et que j'avais été le premier à connaître? Dans le salon étincelant de bronzes dorés, sur le fond noir et olivâtre des Goya, Marie-Laure prononça sur Crevel des paroles excessivement inspirées qui furent aussitôt oubliées. Jean-Michel Franck, qui allait aussi se suicider peu après, fut le plus touché par cette mort et eut plusieurs crises de nerfs pendant les jours qui suivirent. Le soir de la mort de Crevel, nous allâmes au hasard des boulevards, voir un film sur Frankenstein. Comme tous les films que je vois, obéissant à mon système paranoïa-critique, il illustra jusque dans les moindres détails nécrophiliques l'obsession de la mort de Crevel, Frankenstein lui ressemblait même physiquement. Tout le scénario du film était fondé d'ailleurs sur l'idée de mourir et de renaître, comme un avant gout pseudo-scientifique de notre très nouvelle phénixologie."(...)
René Crevel, René Crevelera, c'est moi qui te crie : Crevel renais.
Et toi, à la manière espagnole, et en castillan, tu me réponds :
"Presenté!"
Eugène Dabit, journal à la date du 22 juin 1935 :
Crevel est mort dans la nuit de lundi à mardi. Il s'est suicidé. Il était tuberculeux. Perdu. Mais cachait avec tant de courage sa maladie. Je ne pourrai jamais oublier son visage. Tant de fraîcheur, de générosité, de passion, en lui ; de dégoût pour les choses basses, de violences contre un monde bourgeois.
Carnets de J.E. Blanche, le 20 juin 1935 :
René Crevel s'est donné la mort hier? Une 3è mort par système, si je compte la disparition, comme littérateur, de Philippe Soupault. Jacques Rigaut, René Crevel, mes jeunes camarades, mes amis au lendemain de la guerre. Mort par système, dis-je, mort logique, des dadaïstes. Le surréalisme a voulu cela. Cette mort (...) est peut-être la plus noble, la plus raisonnable, pour qui croit avoir fait le tour des idées, ou plutôt des systèmes. Ce lendemain de guerre aura été l'époque des théories, en art, en sociologie ; de nettoyage, de déblaiement, de volonté de tout rebâtir sur un terrain remué, bouleversé par cinq ans d'"hécatombe". Jacques, le plus pur des dadaïstes, jusqu'à se dénier le droit de produire. Fut-il comme Drieu le représenta, une Valise vide? Fut-il un génie qui ignorait ses moyens d'expression esthétique ou un tendre enfant de volupté, un dilettante luxueux courant après la fortune, afin de s'exprimer par sa vie ostentatoire d'homme du monde et sentimentale cachée ? Sa capacité d'amour, d'affection filiale, était disproportionnée avec la faiblesse d'un caractère restée celle d'un lycéen. Comme nous nous sommes aimés !

Rigaut par Man Ray 1922
De plus forts, un Louis Aragon, un Eluard, un André Breton, soutenus par de plus sérieuses études, carabins, philosophes, logiciens, "scientifiques, et tendus par leur haine de classe: bourgeois révolté, ces romantiques de la démagogie étaient des "tabous rouges" comme je l'ai dit à Aragon et à Breton, des précieux. Au XVIIè siècle, ils eussent brillé à l'hôtel de Rambouillet. Au XXè, leurs hôtesses et leurs maîtresses étaient les détraquées riches mécènes de l'avant-garde. La comtesse Charles de Noailles, Violette Treffusis (née Keppel), Nancy Cunard, etc... Les surréalistes insultaient les homosexuels, dont, seul du groupe, fut Crevel, mais Violette d'Elchingen, comme Marie-Louise Bousquet s'intoxiquaient avec lui, se piquaient. La coco, la morphine se passaient de main en main.[...] René, tuberculeux, allant se soigner en Suisse, en Allemagne, habitant l'Institut des Sciences sexuelles du Prof. Hirschfeld à Berlin, nous revenait se disant guéri, retombait, repartait pour ce Berlin paradis alors des pédérastes, se fiançait à des amazones qu'il n'épousait pas. Chez les Mann, à Munich, hébergé, choyé, il étudia le marxisme. Dès ce moment-là, ses livres perdirent perdirent la petite saveur qu'avaient eu les premiers. Qu'il eût un réel don d'écrivain, j'en doute, ce n'était qu'une fleur de jeunesse. Découragé par des insuccès de librairie, fatigué du monde, hargneux, grossier, le chouchou de ses dames, se claquemura, prétendant mener une vie de "prolétaire" révolutionnaire, mais entretenu par des tantes âgées, des parents toujours enclins à l'oubli de ses offenses.

J.-E. Blanche 1935
Ce point de vue de Blanche, lui-même romancier (balzacien néo-classique) reste hautement pertinent, quel que soit son opinion sur les "dons" d'écrivain de Crevel, dont il est évident que l'évolution stylistique vers une forme de "roman" dont la trame ne procède que de jeux de mots et métaphore filée, ne pouvait que rebuter le pilier multi-décoré de la IIIème république que le peintre, malgré son intérêt pour les bouillonnements de la jeunesse ne pouvait de par son éducation et son passé culturel, s'empêcher de demeurer, fût-il plus "moderne" que ce que les critiques perçurent de lui.
Crevel 1925 Voici... Une enquête, et quelques opinions sur le suicide
bois gravé d'Eugene Mc Cown
Écoutez aussi le subtil et mystérieux Jean Paulhan, dont la Révolution surréaliste dit qu’il s’imite en sa réponse :
« Nous ne saurions mourir en trop bon état. Mais faut-il pour cela se
suicider ? Il est peu de gens qui ne gagnent à être malades. »
(...)
Pour terminer cette note, en réponse à la phrase : « Il semble qu’on
se tue comme en rêve », qu’il me soit permis de citer ce fait divers
qu’André Gide qui le découvrit dans un journal se plaît à citer.
Un jour, on trouva dans son lit un homme, la gorge tranchée. À son chevet, sur une table, était un papier avec ces mots :
« J’ai rêvé que je me coupais la gorge. Quand je me suis réveillé, je me suis aperçu que c’était vrai ! »
Man Ray A René Crevel 1948
Parce que les contradictions ne peuvent être conciliées, l'État se
fascise. Et quand l'État se fascise, quand il frustre l’ouvrier de ses
libertés syndicales, de son droit de grève et de tous les droits qu’il a
conquis au cours des siècles, par la lutte révolutionnaire, alors, les
écrivains, les artistes se voient retirer la liberté de s’exprimer,
l’indépendance nécessaire à leur production, donc à leur vie, à leur vie
matérielle aussi bien qu’à leur vie morale. Et c’est bientôt, pour les
uns et pour les autres, l’exil, le camp de concentration.
Discours aux ouvriers de Boulogne août 1935
Estampe de Couturier pour La mysticité charnelle de René Crevel
Crevel devait prononcer un discours lors du Congrès national des écrivains, le 22 juin 1935 : comme il était mort le 18, on refila à Aragon le
Discours aux ouvriers de Boulogne qu'il ne connaissait pas. Tzara finit par publier dans Commune le texte destiné à cet événement, qu'on connaît aujourd'hui sous le titre
Individu et société . Cette dernière profession de fois contenait des passages aussi destructeurs pour les surréalistes que pour le communisme stalinien.
... le tout petit particulier n’a jamais à s’effacer devant l’idée générale
qui a été prise de son espèce, puisque d’abord, cette idée générale, si
vaste puisse-t-elle sembler, est conditionnée par ce tout petit
particulier.
(...)En période prérévolutionnaire, je veux dire lorsque l’ordre ou le
désordre social exige des opprimés l’intervention capable de réduire un
oppresseur acharné à conserver ses privilèges, à la veille du bond en
avant qui doit remettre les masses dans la voie de leur devenir, les
écrivains sont naturellement portés à rendre compte de leurs états
particuliers, même et surtout si ces états particuliers accusent, à
travers le scandale des comportements individuels, le mauvais état
général d’un monde.
(...) Je pense aux surréalistes, à leurs efforts pour mettre une lumière
dans chacun des replis de l’individu, là même où la société bourgeoise
prétend maintenir obscurantisme et préjugés.
Mais, ajouterai-je, et ceci du fait même de son influence sur la
sensibilité de l’époque, le mot surréaliste a dépassé les cadres du
groupe surréaliste.
Et comme la parole de l’homme ne vaut que s’il se situe par rapport à
ce et à ceux dont il parle, j’ajoute, je déclare que j’ai cessé
d’appartenir à ce groupe dont les recherches, en dépit de leur intérêt
culturel, ne sollicitaient plus une attention que, seule, l’actualité
immédiate, l’actualité à mon avis catégoriquement révolutionnaire de
1935, appelle et retient de toute sa violence.
Vladimir Veliskovic planche pour La mysticité charnelle de René Crevel 1976
(...) D’autre part, les cloisons ne sont pas étanches. Aussi le roman
apparaît-il de plus en plus près du reportage, ou plutôt le roman est
devenu un reportage vu d’un œil assez particulier pour pouvoir garder,
par-delà l’anecdote, une valeur et une portée humaines toujours
nouvelles.
(...) Par la projection qu’il offre de sa réalité, dans le miroir grossissant
d’un personnage imaginaire, le créateur volontiers se propose de montrer
l’individu dans ce qu’il a de moins réductible aux communes mesures
sociales.
(...) Ne point chercher l’accord entre son rythme intérieur et le mouvement
dialectique de l’univers c’est, pour l’individu, risquer de perdre
toute sa valeur et toute sa puissance énergétique. C’est finalement se
laisser choir parmi les vieilles marionnettes de la réaction. Nous en
avons connu de ces Maurice Barrès anarchistes et nécrophiles distingués.
Ils ont trouvé leur place dans la sarabande des vieux fantômes féroces,
là où tout n’est que sang caillé, sueur froide, linceul et chaînes
tintinnabulantes. À ces fantômes, s’opposent les hommes en vie, les
individus qui cherchent non plus des compromis avec la société, mais
entendent la transformer pour que leur accord avec elle ne soit plus
l’infâme synonyme de renoncement à soi-même.
Au revenant s’oppose le devenant.

Bacon (portrait de Peter Beard) planche pour La mysticité charnelle de René Crevel 1976